Stéphane Kochoyan (Nîmes Métropole Festival): "Le jazz doit être Pluriel et singulier à la fois"
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Vingt ans de jazz, et toujours le goût du voyage. Le Nîmes Métropole Jazz Festival fête sa vingtième édition à partir de ce vendredi et jusqu’au 17 octobre, avec une programmation pensée comme un « best-of » de son histoire. Kenny Garrett, Roberto Fonseca, Lakecia Benjamin, China Moses ou encore Sandra Nkaké, Kyle Eastwood, Thomas Enhco... Beaucoup d’entre eux sont déjà passés par le festival, qui continuera cette année encore à essaimer dans les communes et les domaines viticoles de l'agglomération. Pour évoquer cette édition-anniversaire, nous nous sommes entretenus avec son directeur artistique, Stéphane Kochoyan. Mais tout d'abord, premier avant-goût du festival:
— Vous présentez cette 20e édition du Nîmes Métropole Jazz Festival comme une sorte de « best of ». Comment fait-on un « best of » sans faire dans la nostalgie ?
— Disons qu'on s'est référé à la notion de « best of » pour un disque : c'est généralement un ensemble remasterisé, renumérisé, avec parfois de nouvelles pochettes, un nouveau son, et puis également de nouveaux titres. C'est un peu comme cela qu'on a procédé. China Moses, par exemple : elle avait débuté chez nous comme chanteuse avec Raphaël Lemonnier en 2006. On la retrouve vingt ans après, mais ce n'est pas le même répertoire, il y a eu vingt ans de tournées, ce n'est plus tout à fait la même artiste. Même chose pour le saxophoniste Kenny Garrett. Il est venu au Nîmes International Jazz Festival en 1986, dans les arènes, avec Miles Davis. On le retrouve ensuite en 2006, pour la clôture de notre première édition, et le revoici vingt ans plus tard pour la clôture de cette 20e édition. Voilà, ce sont des artistes qui ont mûri, qui se sont transformés... On a aussi un artiste qu'on a fidélisé, le pianiste Omar Sosa. Il est venu plusieurs fois avec son groupe, avec Yilian Cañizares... Là, il vient avec un trio inédit : Paolo Fresu à la trompette et Trilok Gurtu aux percussions. On essaie ainsi, à travers ces musiciens qui nous ont marqués, de regarder vers l'avenir et de proposer des projets qui sont inédits.
— Vous avez cité Miles Davis à travers Kenny Garrett... Le centenaire de sa naissance, tout comme celui de John Coltrane, sera également à l'honneur à Nîmes cette année ?
— Oui, la soirée de clôture sera une soirée « 100 ans de Miles et 100 ans de Coltrane », avec notamment, on peut reparler de lui, Kenny Garrett, qui a été le saxophoniste le plus « coltranien » des dernières années de Miles Davis. En première partie, on aura également une saxophoniste, Ornella Noulet, avec son groupe Ola Tunji. Ils ont été lauréats du tremplin jazz à Avignon, et elle est vraiment incroyable au saxophone avec ce groupe qui est très « coltranien ». Et puis on aura un hommage à Miles Davis avec quelqu'un que vous adorez sur TSFJAZZ. Il s'agit de Jowee Omicil, qui viendra avec son projet sMiLes.
— Autre saxophoniste au féminin singulier, en plus d'Ornella Noulet : l'Américaine Lakecia Benjamin. Elle aussi a fait un sacré bout de chemin depuis qu'elle est passée par Nîmes...
— Oui, la première fois qu'elle est venue chez nous, c'était il y a trois ou quatre ans, et elle a laissé un souvenir assez cocasse à nos équipes. Chez nous, on est itinérant, on va aussi dans les petits villages autour de Nîmes Métropole. Parfois, c'est 1 000, 1 500 habitants. Des fois, on traverse la garrigue ou les vignes sur de petites routes pour amener les musiciens. Quand Lakecia Benjamin est venue, elle a fait un début de set avec un morceau très coltranien puisqu'elle rendait hommage à John Coltrane cette année-là. Résultat : vingt minutes non-stop, super hard, super free, très dynamiques également... Le public a déliré avec elle, et elle avait l'air surprise de cette réaction positive. Elle a alors lancé : « Voilà, je vous ai joué ça parce que je ne savais pas du tout où on était, là, je me demandais même si vous aviez Internet, et c'était juste pour voir pour qui vous étiez ! » On était sidérés, et elle a vraiment marqué le festival. Elle a un côté très illuminé, elle est solaire, incroyable, et on a donc décidé de la réinviter cette année avec son quartette, car on a envie d'aller plus loin avec elle. Et en plus, elle va faire le Carnegie Hall à New York ! Le Hollywood Bowl également, à Los Angeles. Et elle sera à Nîmes et au New Morning entre ces deux dates américaines.
Lakecia Benjamin @Elizabeth Leitzell
— Vous ouvrez ce festival avec trois concerts à ciel ouvert dans l'agglomération — Nîmes, Manduel et Caissargues : Nik West et son funk ce vendredi, Roberto Fonseca samedi, Sandra Nkaké dimanche... Quel est le sens de ce prologue ?
— C'est Gaël Dupret, vice-président de Nîmes Métropole en charge de la culture, qui a eu cette idée de profiter encore des beaux jours tout en faisant découvrir des lieux de patrimoine. On va ainsi aller aux Jardins de la Fontaine, à Nîmes, qui abritent aussi un ancien temple romain, et ce sera l'une des rares dates de cette jeune bassiste, Nik West. Elle a été découverte par Prince, et c'est vraiment l'une des sensations de l'année. On retrouvera ensuite Roberto Fonseca avec Vincent Ségal pour cet album merveilleux, Nuit parisienne à La Havane, qu'ils vont jouer au château de Nages, dans un vignoble historique des Costières de Nîmes. Et puis Sandra Nkaké — et ce rendez-vous est gratuit — avec le flûtiste et producteur Jî Drû pour leur projet Poems For Dance. Ils seront au château de Campuget à Manduel, un domaine viticole là encore. C'est dans un deuxième temps, après ces concerts en plein air, qu'on reprendra au début de l'automne la route des villages.
— Un lieu, finalement, ça fait aussi partie d'une programmation musicale ?
— Tout à fait. C'est l'apanage d'un festival que d'avoir aussi des lieux emblématiques. Prenez un festival d'opéra à l'Opéra de Paris : cela n'aurait aucun sens puisqu'il y a toujours de l'opéra à l'Opéra de Paris. Un festival de jazz au New Morning, c'est très bien, mais il y a toujours du jazz au New Morning. Ce qui est original dans un festival, c'est d'aménager un lieu, même de façon éphémère, qui n'est pas forcément fait pour la musique, de le décorer, de le sonoriser, de mettre aussi, par exemple, un bar qui n'existait pas avant, ou encore d'autres éléments ludiques. On redécouvre, du même coup, ce lieu sous un autre œil tout en écoutant de la musique au firmament du jazz.
— Programmer Nik West, enfin, mais aussi Abd Al Malik, Thomas Enhco ou encore Trilok Gurtu vous fait-il reconsidérer l'endroit où se situe aujourd'hui la frontière du jazz ? Et ce sujet de la frontière vous intéresse-t-il encore ?
— Non, la frontière ne m'intéresse pas. Le jazz n'a pas de frontières et le jazz ne s'arrête jamais. Il n'est pas dans le formol, et c'est justement ce qui est intéressant dans cette musique. Si on dit « les jazz », le terme ne prend pas de « s ». Le jazz est singulier et pluriel à la fois. Certains pensaient à un moment qu'il devait s'arrêter quelque part. Souvenez-vous des fans de Hugues Panassié, les « panassiéistes ». D'après eux, Miles Davis et Thelonious Monk ne faisaient pas du jazz. Pour moi, le jazz avance, il embrasse largement la musique. Miles Davis et Charlie Parker aimaient beaucoup Stravinsky, Debussy, Ravel... Duke Ellington a fait des études d'harmonie classique et le rêve de Miles, qu'il a réalisé à la fin avec Doo-Bop, c'était de faire un disque de rap. Il voulait jouer avec Jimi Hendrix, il a collaboré avec Prince, ce qui a donné lieu à des vidéos virales sur les réseaux sociaux. Ce jazz est très ouvert, il crée un public diversifié, des gens qu'on peut rencontrer aussi dans des concerts de musique classique ou dans les concerts de pop. Le public du jazz est extrêmement ouvert, extrêmement tolérant également. Et puis sincèrement, quand un concert n'est pas forcément du jazz et qu'il est programmé dans un festival de jazz, cela ne m'empêche pas de dormir. Je ne demande pas aux artistes de s'arrêter à un certain endroit lorsqu'ils jouent. On leur demande juste d'improviser, d'être eux-mêmes et de faire avancer cette musique vers l'avenir.
Nîmes Métropole Jazz Festival (11 septembre-17 octobre)
Crédits photo: Stéphane Kochoyan/S. Barbier, Midi Libre