L'Aventure rêvée
Une archéologue tient tête à des mafieux dans un territoire aux confins de l'Europe où les vestiges les plus enfouis ne sont pas ceux qu'on croit... Prix du Jury à Cannes pour cette odyssée à la fois rugueuse et bluffante d'authenticité.
Face au virilisme ambiant, elle n'est que maturité et résistance. Veska, l'héroïne de L'Aventure rêvée, n'est pas sans rappeler Gloria, la rebelle mythique à jamais sublimée par Gena Rowlands dans le célèbre film de Cassavetes. Leur proximité ancienne avec le monde mafieux les rapproche tout autant, de même que la difficulté qu'elles éprouvent à s'en affranchir complètement dès lors qu'il s'agit de porter assistance à autrui. Ainsi fait-on progressivement la connaissance d'un personnage magnifique — et d'une actrice qui ne l'est pas moins, Yana Radeva — dans l'étonnante odyssée qui a valu à la réalisatrice bulgare Valeska Grisebach le prix du Jury au dernier Festival de Cannes.
Première source d'étonnement, le décor. Aux antipodes, pour le coup, de la jungle new-yorkaise de Gloria, la cinéaste défriche l'un de ses territoires de lisière qui régénèrent une écriture cinématographique dès lors qu'une caméra daigne s'y intéresser. Bienvenue à Svilengrad, ce bout d'Europe coincé entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie. Ce lieu de frontières et de transits fut aussi un carrefour du haut Moyen-Âge, comme le suggère la profession de Veska, qui est archéologue. Sauf que dans cette bourgade aux routes chaotiques, des trafics en tous genres mettent au jour d'autres vestiges, bien plus récents : ceux de l'effondrement du monde soviétique dans les années 1990, cet univers violent, débridé, où tout était permis sous couvert de libéralisme sauvage. Un Far West, en somme, ou plutôt un "Far East", qui survit désormais en sourdine mais qui n'en est pas moins vicié de l'intérieur, à l'image des deux principaux gangs qui font régner leur ordre sous un vernis de bonhommie.
L'archéologue ne déboule pas tout de suite dans le récit. Dans une sorte de faux départ qui en redouble autant le mystère que l'épaisseur, le propos est d'abord centré sur l'un de ses amis, Saïd, embringué dans une sombre affaire de contrebande d'essence avant de disparaître mystérieusement, comme dans L'Avventura d'Antonioni — curieuse similitude de titre entre les deux films. Partie à sa recherche, Veska impose son style : sourire décontracté, vivacité du propos, mais aussi pistolet dans la boîte à gants de sa voiture. Entre deux beuveries et quelques terrains vagues, elle fait aussi surgir tout un univers, comme ce grand hôtel d'un autre âge où une main-d’œuvre polonaise assemble des panneaux solaires (!!)
Mise en scène sans effets de manche, rugueuse comme le lieu où elle se déploie, prenant son temps pour mieux débusquer un visage buriné ou un accent au couteau. L'authenticité prime ici sur la virtuosité, avec comme noyau dur un féminisme qui sort des sentiers battus. Veska a joué pendant longtemps au poker, Conan le Barbare est son héros d'enfance, et on ne se lasse pas de son mépris consterné lorsqu'un vieux mafiosi, désarçonné de voir une femme lui tenir tête, ose lui balancer : "Tu te rappelles les fêtes de notre jeunesse ? C'était l'âge d'or des hommes." Gena Rowlands l'aurait sûrement canardé illico, mais la battante de Valeska Grisebach a elle aussi fière allure.
L'Aventure rêvée, Valeska Grisebach, Prix du Jury à Cannes (Sortie en salles ce 15 juillet)