Mardi 9 juin 2026 par Laurent Sapir

L'Homme qui n'avait pas assez d'une vie

Douglas Kennedy a retrouvé "l'homme qui voulait vivre sa vie". Entre les ombres de Coppola et le jazz de Bill Charlap, il est encore plus attachant qu'il y a près de trente ans.

 

Au début de L’Homme qui n’avait pas assez d’une seule vie, le personnage principal fait une belle rencontre. Pour apaiser son chagrin après la disparition de son épouse, Andrew Tarbell file dans un club de jazz de San Francisco. Sur scène, Bill Charlap, un pianiste qui "oscille entre lyrisme et swing dans ses réinventions géniales et ouvragées des standards américains". Lorsque le musicien interprète le Someone to Watch Over Me de Gershwin, le veuf tombe en larmes. Charlap vient alors lui poser une main sur l’épaule et tente de le réconforter. Bien plus loin dans le récit, Douglas Kennedy imagine une autre scène tout aussi émouvante autour de Conversation secrète, le fameux thriller de Francis Ford Coppola Gene Hackman trompe sa solitude en mode sax ténor. Avec de telles références, on est d’emblée conquis.

Composer une suite à un best-seller datant de près de trente ans n’allait pourtant pas de soi. Comment reconfigurer un personnage ayant déjà fait de la réinvention de soi sa raison d’être ? Question en pointillés autour de Ben Bradford, cet avocat new-yorkais passionné de photographie qui, dans L'Homme qui voulait vivre sa vie, simulait sa mort après avoir tué accidentellement son rival amoureux. Il s'emparait alors de l'identité de sa victime et partait s'enterrer dans le Montana sous le nom de Gary Summers tout en devenant photographe professionnel. Peine perdue, une série de rebondissements le contraignait à saborder une fois de plus une identité décidément trop friable. Bye bye Gary, welcome, Mister Tarbell...

C'est en croisant cette thématique du secret à la question de la paternité que Douglas Kennedy parvient réellement à se renouveler. Son personnage se retrouve ainsi confronté à une situation inextricable lorsque Jack, le fils né de sa seconde union, met au jour une sombre affaire de plagiat impliquant un avocat hollywoodien. Problème : l'homme en question n'est autre qu'Adam Bradford, le fils que Ben avait abandonné des décennies plus tôt. Les deux demi-frères ignorant évidemment ce qui les unit, c'est à leur père de protéger l'un sans sacrifier l'autre. Un retour au Montana, bien plus gentrifié et "trumpisé" qu'il y a trois décennies, ne sera pas de trop pour embarquer le lecteur dans une mécanique romanesque dénuée du moindre temps mort.

Peut-être est-elle aussi irriguée de souvenirs personnels : ce cachotier de père, par exemple, dont Douglas Kennedy a appris sur le tard qu'il espionnait pour la CIA dans le Chili d'Allende... Que transmettre quand on bâtit une vie sur le mensonge ? Une inquiétude politique au présent transparaît également, notamment lorsque l'auteur écrit: "La vérité. Quel concept absurde (...) il n'y a pas de vérité. Seulement des interprétations". Difficile de ne pas songer à l'Amérique contemporaine, même sil ne s'agit pas ici d'un récit à forte résonance politique comme cela a pu être le cas autrefois. La sensibilité de l'auteur trouve un espace autrement mieux adapté dans l'épilogue asiatique, notamment sur les traces de l'écrivain britannique Graham Greene à Ho Chi Minh-Ville. On songe alors au CÔI Saigon, ce club de jazz rempli de vieilles pendules que Douglas Kennedy avait déniché il y a deux ans lors d'un reportage pour Le Figaro. Un Bill Charlap vietnamien pourrait sans doute, lui aussi, rasséréner Andrew Tarbell à l'orée d'une nouvelle vie.

L'Homme qui n'avait pas assez d'une vie, Douglas Kennedy (Belfond). L'auteur est l'invité de Caviar pour tous, Champagne pour les autres, ce mercredi 10 juin, sur TSFJAZZ, à 19h.