Direct
BUT HERE'S THE THING
ERIC ALEXANDER/JON FADDIS

Thirty

Comme le lui conseillait Didier Lockwood, son mentor, le pianiste Thomas Enhco joue pour les anges dans son nouvel album, "Thirty", avec en point d'orgue un concerto carrément bluffant.

Crédits photo: Franck Loriou

Soudain, c'est Pierre et le loup ! Altos, bassons et clarinettes se rejoignent dans un conte en cinémascope, un rêve symphonique qui réveille votre âme d'enfant, un Allegro houleux, espiègle, sombre et aventureux. La flûte relance, les cordes exultent, le piano improvise, module en nocturne dans le mouvement qui suit, traverse des éclairs de cuivres et de percussions, puis se transforme en mini-vagues sur lesquelles une trompette reprend le motif initial avant une coda de folie où tous les thèmes se télescopent en accéléré. Prokofiev a 30 ans. Il s'appelle Thomas Enhco.

Quatre ans plus tôt, il était encore fêlé de partout, rouge-écarlate de mauvais sang amoureux sur la pochette de Feathers, pas du genre à s'épancher, certes, mais la fougue portait en elle une brisure que Thomas Enhco sublimait en traité de guérison de la solitude par le piano. Thirty offre un autre miroir, celui d'une trentaine mieux assurée dans sa visée. Jazz ou classique ? Les deux, lui dit désormais cette voix intérieure qui a su parler plus fort au fil des années. Avant, tout se mélangeait: les sentiments, les rencontres, les conseils des uns et des autres. "J'ai fait des progrès en instinct", disait-il l'autre jour sur TSFJAZZ...

Il peut l'oser, maintenant, sa Rhapsody in Blue, ce concerto à la Pierre et le loup où des rythmes propres au jazz infusent l'écrin flamboyant de l'ensemble Appassionato dirigé par Mathieu Herzog. Les cinq pièces en solo qui précèdent prennent, du coup, une autre saveur, comme si la sonate précédait la symphonie au gré de ces Five Easy Pieces ciselées dans un swing cristallin, souvent lumineux, flirtant avec la comptine ou alors le chant comme dans Owl and Tiger. Cela n'exclut pas la complexité du découpage, à l'instar du prodigieux Prelude (of Wind and Water)...

Deux post-scriptum pour finir, comme deux rappels de concert. Côté classique, le poignant Orfeo ed Eurydice de Glück; côté jazz, La Javanaise de Gainsbourg en mode déjeuner sur l'herbe. Tout est beau dans ce disque, tout "joue pour les anges" -c'est le titre du morceau d'ouverture- puisque telle était la devise de Didier Lockwood à l'attention de son jeune disciple: "Joue pour les anges, mon Tom, on s'en fout des notes, oublie ce que tu as appris. Joue pour les anges"... Ou alors, pourrait-on rajouter, raconte-leur une dernière fois Pierre et le loup...

Thirty, Thomas Enhco (Sony Classical), en concert à la Cigale, à Paris, le 17 avril.

 

 

 

Partager l'article

Thomas Enhco

Les dernières actus du Jazz blog