Vendredi 2 octobre 2026 par Laurent Sapir

La Solitude des professeurs est infinie

Un roman qui n'a rien de scolaire malgré son sujet tient la dragée haute dans la course au Goncourt. Même si les grands récits intérieurs, décidément, ne réussissent pas trop à son auteur...

 

Faut-il encore sauver le soldat Haenel ? Après les rythmes caribo-ternaires possiblement mécanisés de Thélyson Orélien dans C'était ça ou mourir, disons que le relief est tout autre... à condition d'apprécier la route de plaine. C'est du moins là où nous entraînent, au gré d'une écriture tranquillou, les premières pages de La Solitude des professeurs est infinie, chronique d'un jeune prof de banlieue aux prises avec les désillusions désormais bien connues du plus "beau métier du monde". Rien de bien neuf, effectivement, mais l'odyssée n'est pas désagréable à suivre.

Même sur une route de plaine, pourtant, la trajectoire n'est jamais droite. Surtout lorsque c'est Jean Deichel qui est au volant. Le revoilà donc, ce narrateur dont Yannick Haenel nous a déjà brossé dans plusieurs de ses précédents romans les états d'âme relativement encombrants. Vous aimez les hommes blessés, pulsionnels, mystiques et cultivés ? Deichel est votre homme, notamment lorsqu'il écluse un peu trop de bières. On peut aussi le trouver complaisant avec lui-même, armé d'une bonne conscience inoxydable et peu digne d'intérêt dès lors qu'il se laisse aller à ses propres récits intérieurs. 

L'auteur le saisit ici au seuil de sa vie d'adulte, vivotant comme enseignant stagiaire gagné, comme la plupart de ses collègues, par un sentiment d'« abandon » pré-Samuel Paty. Sans nier son authenticité, la référence paraît quelque peu plaquée, ce qui n'amoindrit pas pour autant quelques accents de vérité. Lui-même prof dans une vie antérieure, Haenel offre à son personnage une consistance indéniable lorsqu'il est devant sa classe, lui faisant apprendre par cœur un poème de Gérard de Nerval avant de réussir à transmettre, lors d'une séance de lecture à voix haute, toute l'émotion d'un texte de Charlotte Delbo, déportée en 1943. Brefs rayons de soleil dans un quotidien émaillé d'humiliations entre supérieurs méprisants, collègues hypocrites et élèves intenables.

Noircir ainsi le tableau reste de bonne guerre sur le plan littéraire. Broder sur la déveine syntaxique d'habiter une commune comme Deuil-la-Barre convainc beaucoup moins. Ne reste plus à Deichel qu'à dénicher la transcendance là où il peut. Dans les reflets du lac d'Enghien, par exemple, ou encore lorsque ce jeune homme aussi bucolique qu'alcoolique se prend l'envie de ramasser des feuilles mortes qu'il palpe au fond de ses poches. 

Il se découvre même un précédent chez Dostoïevski après avoir cassé par mégarde, lors d'une soirée trop arrosée, un vase précieux : le Mychkine de L'Idiot avait fait le coup avant lui. Deichel fait grand cas, enfin, de ses conquêtes féminines — mais c'est toujours lui qu'on largue en premier —, quitte à s'enticher d'une bourgeoise n'ayant que mépris pour ces profs apprentis-écrivains passant leur temps à "gribouiller en rêvant du Goncourt qui les sortira de leur condition"... On peut avoir une certaine indulgence pour ce petit zeste d'autodérision.

La Solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel (Gallimard)