Isabelle Mechali (Jazz au fil de l'Oise): "J'aime surtout l'idée de compagnonnage"
Concert de Roberto Fonseca au Douze à Cergy lors de l'édition 2024 ©Pascal Bouclier
TSFJAZZ AIME :
Nouvelle traversée jazzo-automnale à partir de ce samedi 26 septembre avec la 30e édition du festival Jazz au fil de l’Oise. Entre jeunes pousses, artistes confirmés, transmission et création, cet événement itinérant qui essaime dans plusieurs communes du Val d’Oise sera notamment animé par Mark Priore qui donnera le coup d'envoi à Cergy, avant un parcours qui mènera notamment Laura Perrudin à l'abbaye de Royaumont le 10 octobre, Youn Sun Nah à Herblay le 3 novembre, Airelle Besson à Mériel le 21, Leïla Olivesi à Vauréal le 27, puis Lea Maria Fries à Cergy pour la clôture le 12 décembre. Les musiciennes occupent une place de choix, aux côtés d'Arnaud Dolmen, Tigran Hamasyan, Vincent Peirani, Robinson Khoury ou encore Sylvain Rifflet. Rencontre avec la directrice et programmatrice de Jazz au fil de l'Oise, Isabelle Mechali. Elle en assure la direction artistique depuis 25 ans.
-TSFJAZZ : 30e automne, 30e édition, avec toujours, lorsqu'on découvre la programmation, ce constat : vous ne vous enfermez jamais dans une esthétique particulière. Et pourtant, on reconnaît Jazz au fil de l'Oise, on reconnaît la patte du festival. Au bout de 30 ans, comment définiriez-vous son identité ?
-Isabelle Méchali : C'est un festival qui se promène, toujours à l'automne, dans des zones très urbaines comme dans des zones beaucoup plus rurales. Sa singularité, c'est cette itinérance, grâce à laquelle on peut présenter toute la diversité de cette musique. Et puis nous avons su construire une histoire avec le public, et les musiciens, je pense, aiment bien venir se promener dans le Val-d'Oise sur notre festival, qu'ils connaissent même lorsqu'ils ne sont pas encore venus sur nos scènes.
-Avec donc ce fameux mélange de talents prometteurs et confirmés, avec aussi une prime au jazz français…
-Tout à fait. J'aime surtout l'idée de compagnonnage. Je construis avec les musiciens pendant des années. Je suis leurs projets, je suis attentive à tout ce qu'ils font. Il y a tant d'artistes actuellement qui sont bouillonnants d'idées incroyables ! On aimerait avoir 40, 50 dates, voire plus. Beaucoup de musiciens que l'on suit depuis le début ont maintenant, évidemment, une stature très internationale. Mais sans négliger toutes les jeunes pousses qui, elles aussi, sont pleines de talent et ne demandent qu'à éclore davantage.
-Il y a aussi chez vous cette volonté d'être au diapason de l'actualité du jazz. Quand un artiste est en train de franchir un cap, on a souvent l'impression que Jazz au fil de l'Oise est déjà là. Cela complète ce que vous appelez le compagnonnage ?
-J'essaie effectivement d'être très attentive. Vous vous en doutez, j'aime passionnément cette musique et ces musiciens. Ce sont souvent des gens très agréables à recevoir, très ouverts. S'il y a un nouveau projet, tout de suite, je m'en informe, je l'écoute, je les contacte et on essaie de faire quelque chose, malgré ce contexte d'incertitude budgétaire que nous connaissons tous, en particulier dans le domaine du jazz.
Arnaud Dolmen et son VityGroove. Crédits photo: © Guillaume Aricique
-Et puis il y a le territoire... Jazz au fil de l'Oise, vous l'avez suggéré, c'est presque un jeu de piste. Je donne quelques exemples : Arnaud Dolmen à Enghien le 2 octobre, Sylvain Rifflet à Saint-Ouen-l'Aumône le 14, Robinson Khoury à Éragny le lendemain… Vous pensez aussi votre programmation comme une cartographie du Val-d'Oise ?
-Complètement ! On pense en fonction de l'itinérance et des différents lieux : une scène nationale, des lieux patrimoniaux, une simple salle des fêtes, une église… Je suis aussi obligée de penser la programmation en fonction des jauges, de l'acoustique et des publics. Chaque lieu est différent, aucun ne ressemble à un autre. C'est à la fois compliqué et amusant d'essayer de faire ce puzzle.
-Vous aimez davantage organiser des concerts en zone rurale ou en zone urbaine ?
-Les deux ! D'abord parce que nous avons un public qui nous suit. Nous proposons des pass, donc certaines personnes viennent à tous les concerts, quel que soit le lieu. Et c'est une toute petite victoire dont je me réjouis, parce que cela leur permet d'ouvrir les portes d'autres structures et de se rendre compte qu'il n'y a pas que le jazz, qu'il y a aussi énormément de choses qui se passent dans le Val-d'Oise. Nous avons un maillage de salles considérable. C'est aussi comme cela que ça se construit.
-La présence des musiciennes saute aux yeux cette année. Leïla Olivesi, Airelle Besson, Youn Sun Nah, Laura Perrudin, Lea Maria Fries… C'est quelque chose que vous recherchez dans la programmation ou est-ce désormais suffisamment naturel pour ne plus avoir à y penser ?
-C'est naturel, je n'y pense pas. Il est primordial d'insister sur leur place, qui est désormais prépondérante dans le paysage jazzistique. On ne programme pas quelqu'un parce qu'il est homme, femme ou autre. On le programme parce qu'il a du talent. Et j'en suis très contente, d'autant que le public répond présent et aime aussi les découvrir. Elles ont vraiment acquis une place de premier plan dans le monde du jazz.
-C'est Youn Sun Nah, à votre avis, qui va ravir tous les suffrages cette année ?
-Youn Sun Nah, on l'invite depuis 25 ans. Je l'avais découverte au Duc des Lombards. Elle a progressé, évidemment, parce qu'elle a un talent hors norme, doublé d'une personnalité très agréable. Cette année, son concert est déjà quasiment complet. Elle nous présente un magnifique projet. Elle est vraiment très attendue.
-Autre rendez-vous qui fait rêver, rien que par la rencontre entre un lieu et un instrument : Laura Perrudin à la harpe, le 10 octobre à l'abbaye de Royaumont. Qu'avez-vous imaginé en programmant ce concert-là ?
-Laura Perrudin, c'est encore quelqu'un qui me tient à cœur. C'est une jeune harpiste que j'ai découverte il y a quelques années. J'aime tellement sa voix, sa sensibilité, son intelligence… Elle a parlé de son album en affirmant sa volonté d’«être dans tous les temps en même temps ». J’aime beaucoup cette phrase. Elle va donc présenter ce projet, Tempus, qui est absolument magnifique, à l'abbaye de Royaumont. Nous serons dans la bibliothèque, qui est un lieu magique et en accord parfait avec ce moment de rêve. Elle nous propose une poésie très envoûtante. Ce sera vraiment un instant merveilleux, dans une petite salle, en proximité avec le public.
Laura Perrudin. Crédits photo: Stanislas Augris
-Et c'est aussi, en amont d'un grand projet, Kratos, où elle mêle musique électronique, technologie numérique et scénographie interactive. C'est bien cela ?
-Oui. C'est son projet Kratos. Après ce premier concert à Royaumont, qui ne fait pas partie de la création Kratos, prévue en 2027, elle va donner un certain nombre de rendez-vous aux collégiens, lycéens, etc., et parler de musique, de science-fiction, de technologie et d'IA.
-Il y a aussi un volet éducatif dans Jazz au fil de l'Oise. Vous pouvez nous en dire davantage ?
Oui, il y a beaucoup d'actions culturelles, beaucoup d'actions pédagogiques que l'on déploie sur le territoire, dans les maisons de quartier, dans les lycées ou à l'université de Cergy-Pontoise. Il s'agit vraiment de privilégier la rencontre entre les artistes et ces jeunes publics et d'essayer de les inciter à venir au concert. En tout cas, ces jeunes passent des moments importants avec les artistes. Et pour ceux qui n'ont pas accès à ces musiques, cela permet de les dépoussiérer, d'être vraiment en proximité avec les artistes programmés dans l'édition.
-Lea Maria Fries pour refermer cette 30e édition à Cergy le 12 décembre. On voit cette chanteuse prendre de plus en plus de place sur la scène européenne. Qu'est-ce qui vous a donné envie de lui confier la clôture ?
-J'avais envie que l'on découvre sa sensibilité de chanteuse et compositrice dans le cadre de cette soirée de clôture, qui accueillera aussi Vincent Peirani, avec lequel elle a souvent travaillé. Vincent sera là avec son projet Living Being IV. Elle évoque la place de la femme dans la société et dans le monde de l'art. Je trouve qu'elle explore très bien notre époque, qu'elle ouvre des portes. J'aime beaucoup sa voix, qui est très pure, et sa présence scénique me plaît beaucoup.
Jazz au fil de l'Oise, 30e édition (26 septembre-12 décembre). Le programme complet ici: