Lundi 21 septembre 2026 par L'équipe TSFJazz

Centenaire Coltrane / Miles & Trane (épisode 2)

À l’occasion du centenaire de John Coltrane, TSFJAZZ revisite le parcours et l’univers du saxophoniste à travers plusieurs angles, et notamment sa relation décisive avec Miles Davis, entre différences de tempérament, complémentarité musicale et émancipation.

 

Si loin si proches… Quand Miles Davis embauche John Coltrane dans son quintette en 1955 pour remplacer Sonny Rollins parti faire une cure de sevrage, leurs tempéraments respectifs exigent une sacrée phase de rodage : Miles est impétueux ; Trane, timide et réservé. Le trompettiste peut être cassant, ombrageux, alors que le saxophoniste doute en permanence de lui-même. En termes de look, de vie nocturne et de rapport avec les femmes, ces deux-là ne vivent pas non plus dans le même monde… Bref, tout les oppose ou presque. Et au départ, Coltrane cherche encore ses marques auprès de Miles, comme le soulignait le journaliste et historien du jazz Nat Hentoff à l’occasion d’un « Coltrane Day » en septembre 2023 sur la webradio NTS basée à Londres. 

Photo: National Endowment for the Arts

« Au tout début de sa collaboration avec Miles, Coltrane n’était pas très sûr de lui. Il attendait qu’on lui donne des indications. Il attendait au moins un signe d’encouragement, une petite tape dans le dos, vous voyez, quelque chose qui lui confirme qu’il allait dans la bonne direction et que c’était bien ce que le chef d’orchestre attendait de lui. »

 

Et pourtant, sur scène comme sur disque, c'est  l’osmose, mais… à front renversé. Phrasé feutré et dépouillé pour Miles — peu de notes, beaucoup de silences —, chorus torrentiels chez Coltrane. Chacun, en même temps, se nourrit de l’autre : Miles offre de l’espace à son partenaire, tandis que ce dernier insuffle de la tension à la musique du trompettiste. Une complémentarité dont Coltrane lui-même mesurait tout ce qu'elle lui avait apporté. Nous sommes en mars 1960, et le saxophoniste est interviewé par le journaliste suédois Carl-Erik Lindgren.

« Miles m’a conduit vers une grande partie de ce que je fais aujourd’hui. »

« Il vous a fait jouer comme vous jouez aujourd’hui, ou vous en a plutôt donné la possibilité ? »

« Avec lui, j’ai été très libre. Presque tout ce que j’avais envie d’essayer, j’étais libre de le faire. Cette liberté m’a beaucoup aidé. »

« J’ai entendu dire que vous alliez quitter le quintette de Miles pour voler de vos propres ailes ? »

« Oui. »

 

Fragile équilibre, cependant... Excédé par l’addiction à l’héroïne du saxophoniste — elle lui renvoie en miroir une dérive similaire, quelques années plus tôt… —, Miles Davis finit par renvoyer John Coltrane en 1957. Changement d’humeur un an plus tard : sevré, puis transfiguré après sa rencontre avec Thelonious Monk, Coltrane reprend du service auprès de Miles. Il est surtout là au bon moment, en 1959, lorsque, dans le célèbre album Kind of Blue, son jeu sinueux et concentré contraste merveilleusement avec celui d’un autre saxophoniste, le volubile et terrien Cannonball Adderley.
 

Mais Coltrane a déjà commencé à voler de ses propres ailes. Après Blue TrainGiant Steps : son univers s’affirme et, en 1960, il quitte définitivement Miles. Malgré un dernier rendez-vous en studio un an plus tard sur Someday My Prince Will Come et Teo, le trompettiste devra patienter quelques années et attendre l’arrivée d’un certain Wayne Shorter pour retrouver au saxophone un partenaire aussi décisif dans l’évolution de son art.

Épisode 3: de la note à la "nappe", à découvrir ici.

Épisode 1: John avant Trane: ici