Aller à La Havane
Chano Pozo, Donald Trump et moi... Dans "Aller à La Havane", Leonardo Padura signe le portrait aussi vivant que déchirant d'une ville qui dépérit sous ses yeux au moment même où l'actuel locataire de la Maison-Blanche ravive les tensions autour de l'île.
C'est un chant d'amour et de douleur que signe Leonardo Padura avec Aller à La Havane. Une Havane à fleur de peau — ou plutôt à fleur de mémoire — que le célèbre écrivain cubain donne à voir sous plusieurs formes : confession intime, cartographie sentimentale, récit historique, extraits de romans ou encore chroniques journalistiques. Puzzle embrouillé ? Bien au contraire, tant cette mosaïque dont Padura a le secret fait surgir les fantômes de la ville, ses plaies, ses métamorphoses et, malgré tout, l’attachement indéfectible de l’auteur à une cité qu’il regarde devenir peu à peu étrangère à elle-même.
Cette étrangéité — pour reprendre un néologisme padurien — est bien antérieure aux menaces proférées aujourd'hui par Donald Trump contre le régime castriste. Les lumières de la ville se sont progressivement éteintes, écrit Padura. Dès 1968, une première offensive idéologique entend célébrer un "être supérieur qui n'aurait plus rien à voir avec le boléro et le jazz". Des quartiers sans âme se construisent à la hâte tandis que d'autres — La Víbora, le Vedado — parviennent encore à préserver une part de leur magie entre deux verres de rhum et quelques accords de piano. La catastrophe monte d'un cran après l'effondrement de l'Union soviétique. Durant cette période dite "spéciale", certains Havanais transforment leurs salles de bains en porcheries faute d'espace. À l'abri des voleurs, ils y élèvent des cochons destinés à nourrir leur famille. L'image paraît tout droit sortie d'une dystopie.
Bien avant cet effondrement, c'est encore une autre Havane que le futur auteur de L'Homme qui aimait les chiens et des Hérétiques découvre lorsqu'un soupçon de déviance idéologique l'expédie à la rubrique des faits divers d'un journal. La ville stratifiée de son enfance — coloniale, bourgeoise, révolutionnaire — se fragmente alors sous ses yeux, faisant surgir des tribus urbaines de plus en plus inconciliables : freaks, rappeurs, "et même confréries de vampires"... Rien de mieux que le polar pour condenser une telle géographie, à la fois humaine et crépusculaire. Padura trouve alors son alter ego : Mario Conde, ce flic désenchanté qui n'a pas son pareil pour dévoiler les fractures d'une société cubaine toujours plus abrasive.
À travers lui se compose peu à peu une véritable "symphonie havanaise", mêlant accords harmonieux et dissonances. Une symphonie qui résonne d'autant plus au souvenir d'autres accords, tour à tour chaloupés et syncopés. Ceux du percussionniste Chano Pozo, par exemple, dont Padura relate la pauvreté puis l'ascension fulgurante avant qu'il ne se fasse un nom aux côtés de Dizzy Gillespie. "Il était La Havane personnifiée, maltraitée et joyeuse, bruyante et endolorie", écrit l'auteur, avant l'obscur et fatal règlement de comptes devant un juke-box new-yorkais où "Chano faisait circuler dans ses veines toute l’histoire sacrée et guerrière de son sang africain".
Coda glaçante. L'ultime chapitre de sa confession, Padura l'a intitulé Apocalypse now, comme si, avant même que le robinet du pétrole vénézuélien ne soit coupé et que les menaces américaines ne se précisent, tout était déjà perdu : hôtels cinq étoiles surgis au milieu des ruines, vieillards sans médicaments, exode des plus jeunes... "J'ai mal à mon pays, j'ai mal à ma ville", écrit-il. Pas question pour autant d'imaginer un quelconque et durable ailleurs au-delà du Malecón. Car la raison d'être et d'écrire de Leonardo Padura, son acte de résistance aussi face aux récits du pouvoir, c'est La Havane. "La Havane, la mienne, viendra avec moi", poursuit-il en imaginant un départ contraint. De quoi nouer un étrange pacte avec ses lecteurs : continuer à visiter la ville à travers les mots de cet immense écrivain en faisant confiance à cette faculté, si fréquente chez les musiciens ou les cinéastes, à créer depuis une blessure plutôt que malgré elle.
Aller à la Havane, Leonardo Padura (Métailié). L'auteur est l'invité, ce jeudi 4 juin, de Caviar pour tous, Champagne pour les autres, sur TSFJAZZ, à partir de 19 heures.