Anna Zasada (Jazzycolors): "À travers nos diversités, nous pouvons parler une langue commune"
Crédits photo: Anna Zasada et Bojan Z, la coordinatrice et le parrain de Jazzycolors © QuentinProd Photos au Musée des Archives Nationales
À l'occasion de sa 24e édition, du 3 novembre au 11 décembre, Jazzycolors continue de faire dialoguer les scènes jazz du monde entier à Paris. Anna Zasada, coordinatrice de ce festival porté par le Forum des instituts culturels étrangers à Paris (FICEP), revient sur la singularité de sa programmation, les collaborations entre pays et l'ouverture à de nouveaux lieux.
— Avec 24 éditions au compteur, Jazzycolors est désormais bien installé dans le paysage musical parisien, tout en reposant toujours sur la coopération entre instituts culturels étrangers. Cette singularité reste-t-elle essentielle, ou cherchez-vous aujourd'hui à exister comme un rendez-vous musical à part entière ?
— Un peu les deux. Notre objectif est de faire découvrir le jazz venu du monde entier, toutes ces cultures qui se retrouvent à Paris à l'automne, désormais jusqu'à la mi-décembre, pour montrer toutes les facettes possibles du jazz. La programmation est construite par les centres et instituts culturels, parfois par les ambassades, qui sont membres du FICEP, le Forum des instituts culturels étrangers à Paris. Chacun est libre de proposer ce qu'il souhaite. Au bout du compte, cela donne Jazzycolors, un festival très diversifié, qui existe aussi désormais comme un rendez-vous à part entière sur la scène jazz parisienne.
— Chaque institut arrive donc avec ses propositions. N'y a-t-il pas également un travail collectif pour donner une cohérence musicale ou géographique à l'ensemble ?
— Cela pourrait être le cas, mais c'est presque impossible dans notre fonctionnement. Le FICEP rassemble 54 pays membres et cette année, nous avons 29 propositions représentant 25 cultures. Chaque pays reste libre de ses choix, sans concertation préalable sur la programmation. Et pourtant, c'est assez étrange, une cohérence se crée chaque année presque toute seule, parce que finalement, chaque concert permet de découvrir un univers particulier, très différent du précédent. Certains spectateurs nous suivent du premier au dernier concert. Cette diversité finit par constituer une véritable identité.
— On dit souvent que le jazz est une langue universelle, mais Jazzycolors ne met-il pas justement en valeur les accents très différents que chaque scène nationale apporte à cette langue ? L'universel et le singulier à la fois ?
— Chaque musicien parle cette même langue, celle de la musique et du jazz, avec la note bleue qui les rassemble. Et les collaborations sont fréquentes. L'année dernière, par exemple, un musicien canadien a retrouvé ici des musiciens français avec lesquels il a joué. Ces rencontres sont donc aussi une manière de faire vivre le festival, et ce qui est beau, c'est de montrer qu'à travers nos diversités, nous pouvons parler une langue commune.
— Jazzycolors n'est donc pas uniquement européen ?
— Non, il est véritablement international. Nous accueillons régulièrement des groupes venus de Taïwan, mais aussi le Japon et cette année, également, laTurquie. Il est vrai que les pays européens restent majoritaires, notamment pour des raisons de coût des déplacements. Mais la vocation de Jazzycolors est bien mondiale.
— Bojan Z est une nouvelle fois le parrain du festival et il ouvrira cette édition au Goethe-Institut. Intervient-il dans les choix artistiques ou dans les rencontres entre musiciens ?
— Non, c'est un parrain au sens plein du terme. Il soutient notre démarche, cette idée de liberté et, je dirais, de démocratie musicale. Il incarne la diversité que nous défendons, mais n'intervient jamais dans la programmation. Il aime bien savoir, ceci étant, quels musiciens vont jouer et il retrouve souvent des amis parmi eux. Cette année, par exemple, nous avons un groupe qui vient du Kosovo, avec un pianiste dont Bojan Z est très proche. En tout cas, son concert d'ouverture affiche chaque année complet. Cette fois, c'est au Goethe-Institut, la salle est un peu plus grande. Davantage de spectateurs pourront en profiter.
— On constate aussi que certaines soirées associent plusieurs scènes nationales, comme la Suisse et la Grèce le 12 novembre, ou l'Irlande et la Lituanie le 10 décembre. Comment naissent ces rapprochements ?
— C'est justement l'une des particularités du FICEP : nous souhaitons créer des liens entre les instituts, et pas seulement présenter chaque culture étrangère au public parisien. Le Centre culturel suisse a ainsi lancé un appel à collaboration au sein du FICEP, en proposant d'accueillir un autre pays. La Grèce s'est portée volontaire, et le projet s'est concrétisé. Pour l'Irlande et la Lituanie, le rapprochement est lié à une transition de présidence européenne : l'Irlande assure actuellement la présidence du Conseil de l'Union européenne, et la Lituanie lui succédera en janvier 2027. D'où ce rapprochement.
— Plusieurs concerts se déroulent également dans des clubs de jazz parisiens : Estelle Perrault au Sunside le 7 novembre, Rymden au New Morning le 15, ou encore le duo Obradovic-Tixier au JASS Club le 4 décembre. Est-ce une évolution délibérée pour sortir le festival de son cadre institutionnel et toucher un autre public ?
— Il y a deux aspects. À l'origine, Jazzycolors avait aussi pour vocation de faire découvrir au public les salles de concert des instituts culturels. Au fil des éditions, ces lieux sont devenus plus familiers du public. Mais certains ont fermé pour travaux, et nous avons commencé à manquer d'espaces, d'autant que les pays participants sont devenus plus nombreux. Il y a quelques années, j'ai donc cherché d'autres salles. Le Sunside a immédiatement répondu présent, tout comme L'Entrepôt, le Jass Club et le Son de la Terre. Cette année, nous accueillons également un nouveau lieu, le Studio Raspail, qui recevra le concert de clôture, avec sur scène la pianiste polonaise Kasia Pietrzko, dans le cadre aussi d'une opération hors-les-murs du Sunset/Sunside.
Kasia Pietrzko Trio
— Si vous deviez retenir trois rendez-vous de cette édition, pas nécessairement les plus attendus, mais ceux qui pourraient réserver les plus belles surprises, lesquels choisiriez-vous ?
— C'est une question piège ! Je vais plutôt vous répondre en évoquant des lieux et des propositions particulières. Nous aurons notamment un concert gratuit à l'école de cinéma EICAR, à Ivry-sur-Seine, le lundi 7 décembre, avec le projet Hang du Franco-Hongrois Balthazar Montanaro. Je citerais également le groupe serbe du batteur Srđan Ivanović, le samedi 5 décembre. Et puis, nouveauté cette année, une pièce de théâtre autour de Marlene Dietrich sera présentée au Centre tchèque. C'est un lieu important pour nous, puisque Jazzycolors est né au Paris-Prague Jazz Club, actuellement fermé pour travaux.
— Nous avions également repéré la chanteuse danoise Veronika Rud. La présence des chanteuses est-elle importante dans un festival comme Jazzycolors ?
— Bien sûr. Avec 29 propositions, il y a de la place pour tout le monde ! Nous proposons aussi un atelier vocal avec Liv Monaghan au Centre culturel irlandais, le jeudi 26 novembre. Pour en revenir à Veronika Rud, les Danois nous font découvrir chaque année de véritables pépites, notamment des chanteuses. Plus généralement, nous tenons à ce que les femmes soient représentées dans le jazz. Cette musique reste encore souvent associée à des formations dirigées par des hommes. Je sais que les centres culturels portent une attention particulière à cette question.
Veronika Rud
— Après 24 éditions, enfin, quel est aujourd'hui le principal défi de Jazzycolors ? Renouveler son public, accueillir de nouveaux pays, renforcer les moyens des artistes ou développer davantage les collaborations entre les structures participantes ?
— Continuer à nous faire connaître et à grandir, pour être pleinement reconnus par les publics du jazz parisien. Je pense que c'est déjà en bonne voie. Nous souhaitons évidemment élargir notre public, donner envie aux spectateurs de revenir et rendre le mois de novembre plus agréable grâce à cette musique. Mais nous voulons aussi que les musiciens soient heureux et que de nouvelles collaborations internationales puissent naître. Tous ces objectifs sont essentiels pour nous.
Festival Jazzycolors, Paris, 24e édition, du 3 novembre au 11 décembre.