« J'aimerais trouver une appellation plus large pour Jazz'N'Klezmer » (Laurence Haziza, sa directrice artistique)
Crédits photo: Lucie Cipolla
Du jazz au klezmer et bien au-delà… Pour sa 24e édition, du 31 octobre au 16 novembre, le festival Jazz'N'Klezmer multiplie les rencontres musicales, les créations inédites, mais aussi quelques échappées hors de Paris. De Joann Sfar aux Klezmatics, en passant par Yonathan Avishai, tour d'horizon d'une programmation ouverte à tous les métissages avec Laurence Haziza, directrice artistique du festival.
— « Nos différences ne sont pas un problème à résoudre, mais une richesse à faire entendre. » C'est une formule de vous, je crois, que j'ai relevée à propos de cette 24e édition. Est-ce qu'elle résume toujours, à vos yeux, l'ADN de Jazz'N'Klezmer ?
— Oui, complètement. On additionne les origines, on cumule les cultures, on se nourrit des sons et des vibrations de plusieurs univers, et même de plusieurs générations. Nous avons la chance de vivre dans une ville extrêmement cosmopolite comme Paris. On peut y écouter de la musique coréenne le lundi, du klezmer le mardi, du jazz ou des musiques du Moyen-Orient, d'Iran ou d'Ouzbékistan le mercredi. Toutes ces influences nous imprègnent par petites touches et enrichissent notre propre culture. C'est vraiment l'ADN du festival, surtout quand on s'appelle Jazz'N'Klezmer et qu'on pourrait penser être limité à deux genres musicaux.
— Justement, avec toutes ces influences indiennes, balkaniques, tziganes, orientales ou encore cette ouverture vers la pop britannique qui imprègnent la programmation cette année, l'appellation Jazz'N'Klezmer n'est-elle pas devenue presque trop étroite pour définir le festival ?
— J'aimerais effectivement trouver une appellation plus large, mais l'idée est bien celle-là : continuer à rencontrer l'autre. En ce moment, on a tendance à vouloir nous enfermer dans des cases, selon notre âge, notre génération, nos opinions politiques ou nos origines. Nous avons envie de faire exactement l'inverse. Et ce qui me surprend encore, et au-delà de toute attente, c'est que les gens en ont très envie eux aussi. Quand on accueille le public à l'entrée des concerts, on se rend compte de sa diversité. Pour nous, c'est déjà une victoire.
— Beaucoup de propositions singulières, en tout cas, pour cette nouvelle édition. On peut notamment relever ce concert dessiné de Joann Sfar avec les Luftmenschen, le 16 novembre au Café de la Danse. Comment est née cette rencontre et que va-t-il se passer précisément ?
— Je suis allée les voir parce qu'ils avaient déjà fait quelques essais de concerts dessinés avec deux ou trois musiciens, notamment Frank Anastasio à la guitare et à la basse, et Joann Sfar. Cette fois, ce sera la première officielle de ce projet avec un concert mêlant jazz manouche et musique klezmer. Joann Sfar est un immense amateur de musique. Il a beaucoup dessiné autour de cet univers, illustré des albums, notamment pour Dionysos, et il joue lui-même du ukulélé. Ce n'est donc pas si étonnant de le retrouver dans cette aventure.
— Ce sera donc davantage du work in progress qu'une forme de spectacle déjà très construite ?
— Ce sera une forme très construite, mais qui va aussi s'inventer sur place. Les musiciens auront répété, ils sauront ce qu'ils vont jouer, mais le dessin va s'imprégner de la musique et l'influencer à son tour. L'ordre des morceaux pourra changer, une improvisation pourra surgir, un dessin pourra entraîner les musiciens vers quelque chose qu'ils n'avaient pas prévu. Ce sont tous des musiciens aguerris : Yuri Shraibman à la clarinette, Steven Reinhardt à la guitare, Éric Slabiak au violon, l'un des deux protagonistes des Yeux Noirs, et Frank Anastasio. Des virtuoses, en somme, qui pourraient presque jouer sans aucune trame ! Ce sera donc à la fois construit et improvisé.
— Autre création, Adios Toledo, de Julien Grassen Barbe, au Musée d'art et d'histoire du judaïsme. On y croise les musiques indiennes et les traditions judéo-portugaises. Quel est précisément le fil conducteur de ce projet ?
— Julien est parti de l'expulsion des populations juives d'Espagne au XVe siècle, sous le règne d'Isabelle la Catholique. Il s'est intéressé à celles qui ont traversé l'Asie jusqu'à s'installer en Inde. Il va raconter cette histoire musicalement, en faisant dialoguer les influences espagnoles et portugaises avec les traditions indiennes, notamment à travers les tablas et le surbahar. C'est un pianiste extrêmement cultivé, à la fois sensible et intellectuel. Il se nourrit énormément de lectures, notamment autour de la Kabbale. Sa musique est d'une grande finesse et d'une grande richesse.
— Il y aura aussi des propositions plus intimistes, notamment le duo Mayu Shviro–Yonathan Avishai, le 4 novembre à l'Espace Rachi. Qu'est-ce qui vous touche particulièrement dans cette rencontre ?
— Ce qui me touche chez Yonathan Avishai, c'est sa façon de jouer du piano, de composer, d'écrire, mais aussi d'être. Son rapport à la musique et au monde. C'est quelqu'un d'extrêmement doué et d'extrêmement modeste. Pour moi, c'est un immense pianiste, qui ne cherche pas forcément à communiquer sur son travail et se soucie assez peu des réseaux sociaux. Il n'y a jamais une note de trop chez lui. Il n'est ni prolixe ni bavard : il est juste. Et en même temps, il est complètement créatif, souvent là où on ne l'attend pas. Avec Mayu Shviro, ils forment un duo qui possède presque une esthétique de musique classique, avec quelque chose de très composé, de très travaillé, mais qui peut aussi partir dans toutes sortes de directions. Mayu est une jeune violoncelliste extrêmement douée, d'origine japonaise et irakienne. Yonathan, lui, a longtemps vécu en France avant de retourner s'installer dans son pays natal, Israël. Ils vont tisser toutes ces influences avec beaucoup de finesse.
Le duo Yonathan Avishai / Mayu Shviro
— Entre le New Morning, le Café de la Danse, la Bellevilloise, le Sunset, le Musée d'art et d'histoire du judaïsme ou encore la synagogue Copernic, vous investissez des lieux très différents. Est-ce que cette diversité des espaces participe aussi de l'identité du festival, avec des publics qui ne se croisent pas forcément d'habitude ?
— Oui, tout à fait, même si économiquement, ce n'est pas forcément la meilleure solution. Il serait plus simple, notamment sur le plan technique, de rester cinq jours dans une même salle, mais nous avons commencé il y a quelques années, à louer des salles à l'extérieur de l'Espace Rachi, qui était le lieu d'origine du festival et restait très ancré dans la communauté. Il s'agissait d'aller à la rencontre d'autres publics. Petit à petit, nous avons noué des liens et des amitiés avec les équipes de la Bellevilloise, du New Morning, de la synagogue Copernic et d'autres lieux. Aujourd'hui, nous essayons de trouver pour chaque concert l'écrin qui lui convient le mieux, la résonance la plus juste et le public que nous souhaitons toucher. Par exemple, Hillel, que nous accueillons à la Bellevilloise, est un artiste encore peu connu, très pop, très funk, dont certains disent qu'il chante comme Stevie Wonder. Pourtant, ses thèmes viennent du monde hassidique, mais sa musique est très moderne, très festive. La Bellevilloise est donc l'endroit idéal pour lui. Il faut pouvoir danser !
— Depuis quelques éditions, Jazz'N'Klezmer ne se limite plus à Paris et à l'Île-de-France. On annonce cette année des rendez-vous à Cannes, Montpellier et Carpentras. Comment se construit ce prolongement en région ?
— Cela fait maintenant cinq ans que Jazz'N'Klezmer se produit également en région. Certaines salles sont demandeuses de notre programmation. Nous avions déjà, depuis longtemps, des partenariats avec Lyon, par exemple. Nous constatons qu'il existe une véritable attente. Dans certaines villes, l'offre musicale est peut-être moins importante qu'à Paris et les spectateurs ont envie de découvrir des concerts qu'ils n'auraient pas forcément l'occasion de voir près de chez eux. Ce sont souvent de petites salles, mais elles sont pleines. Là encore, des publics très différents se retrouvent autour d'un concert. Et comme il s'agit souvent de formations légères, de deux ou trois musiciens, il est assez facile de les faire tourner en France. Cela nous donne aussi un rayonnement plus important.
— Pour terminer, Laurence Haziza, aurez-vous, à l'occasion de cette édition, une pensée pour Catherine Ringer, la voix des Rita Mitsouko, disparue en septembre ? Elle avait été la marraine du Sacred Sound Festival, que vous organisez également. Quel souvenir gardez-vous de sa présence et de son soutien ?
— Je souris parce que, dès que j'entends son nom, j'ai envie de sourire. Catherine traverse le temps, les espaces et, pourquoi pas, la vie et la mort. C'est comme si je la sentais encore présente. Il était question qu'elle vienne jouer lors de la prochaine édition du Sacred Sound Festival. Nous nous sentons donc un peu orphelins. Nous essayons de bâtir quelque chose qui pourrait lui ressembler. Je n'annonce rien, parce que rien n'est encore fait, mais nous pensons très fort à elle et nous pensons à construire un projet autour de son souvenir. Peut-être aussi à l'occasion de Jazz'N'Klezmer. Elle avait chanté, il y a une quinzaine d'années, avec David Krakauer pour France Musique. Sa façon de chanter en yiddish était extraordinaire. Quand je l'ai revue en mai dernier, je lui ai demandé si elle accepterait de chanter à nouveau en yiddish. Elle a ri en me disant : « Mais je ne chante pas assez bien ! » Je lui ai répondu que ce n'était pas très important, et qu'elle le chantait merveilleusement bien. Elle avait cette simplicité, cette proximité. Elle en avait envie, de ce projet… Voilà, c'est la vie, et nous penserons à elle très, très fort.
Catherine Ringer
Jazz'N'Klezmer, à Paris et en régions, du 31 octobre au 16 novembre. Concerts également en région. Le programme ici: