Minotaure
Grand Prix du Jury à Cannes et choisi pour représenter la France aux Oscars, le "Minotaure" d'Andreï Zviaguintsev se perd malheureusement dans son formalisme... et aussi dans le souvenir trop puissant du film dont il s'inspire.
En 1969, Chabrol met en scène un couple tout en mystère et en opacité : lui, apparemment impassible, brusquement déchaîné par un adultère qui remet autant en cause son équilibre existentiel que son "capital" conjugal et social ; elle, dans l'entre-deux, insaisissable, soucieuse de préserver son statut d'épouse bourgeoise tout en ressentant, semble-t-il, une fascination amoureuse renouvelée envers son mari une fois que ce dernier a supprimé son amant. Au final, le meurtre sort le couple de sa léthargie. Il permet aussi à Michel Bouquet et à Stéphane Audran de rivaliser en ambiguïté, entre "cruauté feutrée" et "tendresse profonde", comme l'observait à l'époque le critique Jean-Louis Bory.
C'est grâce à Andreï Zviaguintsev, dont Minotaure revisite le synopsis chabrolien, qu'on a redécouvert récemment La Femme infidèle... mais pas forcément à l'avantage du cinéaste russe. Trop invasifs, les fantômes de Bouquet et d'Audran, surtout quand les remplace un couple sans saveur (une potiche et un gougnafier, pour résumer). Trop peu convaincante, également, la tentative du réalisateur de Faute d'amour de donner davantage d'épaisseur au personnage principal à travers son activité professionnelle. L'assureur est devenu un patron. Russe. Sa société de transports est sous pression. Il lui faut désigner 14 employés qui seront envoyés faire la guerre en Ukraine, au risque de compromettre la bonne marche de l'entreprise.
Évacuée, la métaphysique de la faute et du châtiment qui donnait à l'adultère chabrolien une portée bien au-delà de la satire bourgeoise? Minotaure privilégie plutôt un embranchement anti-Poutine d'autant plus hasardeux que sa férocité ne saute pas aux yeux. Car que filme Zviaguintsev de si subversif ? Les familles éplorées parce que le fiston part au front, le prêtre orthodoxe qui cautionne le délire militaro-nationaliste du moment, ou encore le graffiti "Nique la guerre" : le patron du Kremlin s'en remettra. Même la corruption systémique, le cinéaste l'a déjà évoquée à maintes reprises. Plus problématique encore, l'adjonction d'un deuxième meurtre : le personnage masculin expédie au front — et à la mort — le détective auquel il a fait appel, devenu un témoin gênant. On devine l'intention de Zviaguintsev : montrer comment un système politique criminel contamine les comportements individuels, sauf qu'à l'écran, le personnage paraît moins corrompu par le système qu'intrinsèquement pervers. Le salaud, c'est lui, et non plus Poutine.
Une mise en scène aérienne aurait pu transcender ces écueils. C'est loin d'être le cas, malgré un dernier plan au-dessus des nuages. La caméra a beau jouer avec les surfaces vitrées enfermant les personnages dans leurs tourments, l'ensemble reste rigide, pesant, surplombant. Même la scène où l'amant est éliminé, si marquante dans le film de Chabrol (on se souvient encore de cet étang sauvage, cerné par la végétation, la nature comme réceptacle du meurtre...), semble ici confinée aux codes d'un thriller glauque et macabre. Un Minotaure, en somme, se débat dans son dédale, nous laissant désespérément guetter la sortie du labyrinthe.
Minotaure, d'Andreï Zviaguintsev, Grand Prix du Jury à Cannes (Sortie ce mercredi 14 octobre)