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Onoda, dix mille nuits dans la jungle

Le dimanche 25 juillet 2021, par Laurent Sapir
La guerre est finie, son odyssée commence. Avec "Onoda", magistrale évocation du dernier soldat japonais de la Seconde guerre mondiale, Arthur Harari pulvérise tous les paramètres du cinéma français.

La guerre du Pacifique n'aura plus lieu. Malgré la reddition de son pays en 1945, Hiro Onoda continue le combat avec une poignée d'hommes dans la jungle de Lubang, une île des Philippines. Objectif: préparer le retour de l'armée japonaise et mener la guérilla contre l'ennemi. Sauf qu'il n'y a plus d'ennemis. Seulement des pluies torrentielles, des fruits parfois empoisonnés, et aussi quelques paysans du coin peu conciliants à l'idée qu'on vienne piller leurs vivres.

Presque trente ans... Elle va durer jusqu'en 1974, cette odyssée- mirage qu'Arthur Harari, dont c'est seulement le deuxième film, met en scène avec une soif d'envergure peu commune dans le cinéma français. Entre deux huttes de fortune, Onoda et ses troupes de plus en plus maigres n'en finissent plus de faire le tour de leur île et de la cartographier. Dans les grottes où ils trouvent refuge ou plutôt dans leur caverne de Platon, ils sont persuadés que la radio qu'on leur a fait passer raconte n'importe quoi. Quant aux missives reçues qui les appellent à revenir sur terre, elles comportent forcément un message codé...

Malgré sa durée propice à une saisissante immersion, le film ne concède aucun aplat grâce à une écriture lumineuse, privilégiant autant la profondeur de champ que le regard à  hauteur d'hommes. On est bien loin du cliché sur les soldats japonais fanatiques et hiératiques façon Furyo. Ici, c'est plutôt Lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood qui revient à l'esprit. Mélancolies résignées, gestes d'entraide expurgés de toute mayonnaise viriliste... Moins manifeste pour les autres personnages masculins, l'homosexualité latente d' Onoda est suggérée, d'autant qu'il n'a jamais connu de femme.

Ce sont pourtant d'autres lignes directrices qui singularisent véritablement cet officier auquel Yûya Endô et Kanji Tsuda prêtent sur deux âges distincts la même densité de caractère. Aucune volonté de puissance, aucun ego boursouflé dans ses ténèbres intimes. Conrad, mais sans le Colonel Kurtz. Le personnage n'a rien non plus d'un kamikaze. Seule règle de vie -et de survie- transmise par son ancien mentor, l'improvisation permanente, tel ce chant de caserne dont chacun réécrit les paroles à sa guise lors d'un épanchement alcoolisé aussi puissamment filmé que chez Hong Sang-soo.  

C'est aussi à travers une chanson que le film trouve son dénouement. On n'en dira pas plus sinon qu' Onoda, fantôme parmi les fantômes, aspiré par le souvenir des êtres perdus comme par cette jungle avec laquelle il finit par se confondre jusqu'au feuillage qu'il porte, est sauvé en fin de compte par une humilité déchirante. Sublime pastorale. 

Onoda, 10 000 nuits dans jungle, Arthur Harari (Festival de Cannes, section Un Certain Regard). Le film est sorti mercredi dernier.

 

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