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Milos Forman, une vie libre

Le jeudi 21 mai 2020, par Laurent Sapir
L'interview cannoise en maillot de bain, l'errance du Chelsea Hotel, les larmes refoulées de Vaclav Havel... Avec "Milos Forman, une vie libre", Arte revisite avec bonheur le parcours mythique d'un cinéaste qui nous manque.

Le voir courir à grandes enjambées dans sa propriété de Warren, au Connecticut, où il avait recréé un paysage tchèque, résume ce qui nous manque tant deux ans après la disparition de Milos Forman: ce souffle, cette énergie, ce grand galop gorgé de fougue et d'authenticité depuis l'ex-Tchécoslovaquie des années grises jusqu'à la conquête de l'Amérique qui ne lui pas toujours tendu les bras. 

Archives, extraits de films, vidéos familiales... Le fil tendu de l'émotion imprègne tous les souvenirs qu'Helena Trestikova et Jakub Hejna ravivent dans leur documentaire. Avec pudeur, Milos Forman évoque ses parents broyés dans la nuit nazie. Une sourde ironie irrigue ensuite son "épopée de la dissidence" selon la célèbre formule de Pascal Bonitzer. Il veut devenir acteur, mais ça ne dure qu'un temps. Surtout quand on le somme de jouer "la lutte pour la paix dans le monde" à l'examen d'entrée aux Arts dramatiques. C'est à la FAMU, l'école de cinéma de Prague, que lui sera révélé le secret de son art. Face à la morne stupidité du "réalisme socialiste", il filmera des vraies personnes, des vrais visages, la vie comme elle est et non pas comme elle devrait être, le frisson de ce qui vacille plutôt que les extases figées et factices.

Cannes, 1968. Interview en maillot de bain sur la croisette. Il est le visage incarné et décontracté de la Nouvelle Vague tchèque. Sans percevoir les récifs à venir. Quelques jours plus tard, la mort dans l'âme, et juste avant l'écrasement d'un certain printemps par les chars soviétiques, Milos Forman renonce à la projection de Au feu les pompiers par solidarité avec ses collègues français soixante-huitards qui exigent l'annulation du festival. Ça sonne un peu faux quand il l'annonce, comme si toutes ces harangues gauchistes lui rappelaient des mauvais souvenirs. Roman Polanski, qui a démissionné du jury lui aussi par solidarité, exprimera plus tard le même sentiment.

Pour ces deux-là, le rêve américain aura parfois des relents de cauchemar. Après l'échec de Taking Off (on lui proposait de filmer des hippies, il préférait filmer leurs parents désorientés. Toujours cette attirance pour ce qui vacille...), il déprime pendant deux ans au Chelsea Hôtel de New-York avant que Michael Douglas ne vienne lui proposer Vol au-dessus d'un nid de coucou. La suite est davantage connue. Les auteurs du docu passent un peu trop rapidement sur Ragtime, c'est dommage. On a bien envie en revanche de rejauger Amadeus à l'aune de ce que film représentait pour son réalisateur. Retour à Prague, l'hiver, sous la haute surveillance des services secrets d'un régime agonisant...

Du coup, quand Valmont sort et trébuche en salles à l'automne 89, il s'en fiche.  "Vive la Tchécoslovaquie libre !", s'exclame au même moment son vieux pote Vaclav Havel en pleine Révolution de velours. "Un dramaturge qui provoque la chute d'une dictature sans qu'une seule balle ne soit tirée, c'est un miracle", dira Milos Forman un an plus tard à New-York devant le nouveau président tchèque qui semble vouloir cacher ses larmes dans son rire. Comme le téléspecteur, face à un parcours de cinéaste-monde aussi poignant et aussi accompli.

Milos Forman, une vie libre. Helena Trestikova et Jakub Hejna. En replay sur Arte jusqu'au 8 juin.

 

 

 

 

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