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FRANK MINION

Mary Said What She Said

Démentielle Isabelle Huppert dans "Mary Said What She Said", à l'espace Pierre-Cardin du Théâtre de la Ville. Sarah Bernhardt revisited.

Faut-il désormais la voir sur scène pour qu'elle "crève l'écran" ? À raison de trois ou quatre films par an, Isabelle Huppert s'est autant banalisée que Catherine Deneuve dans une autre période. Sur un plateau de théâtre, en revanche, l'impact est tout autre. Question de rôles, peut-être. On se souvient encore de la Blanche Dubois disjonctée de Krzysztof Warlikowski dans la réadaptation d'Un Tramway nommé Désir. La voici à présent en reine d'Ecosse promise à la décapitation sous la direction de Bob Wilson, et c'est la Huppert qu'on adore: borderline, insaisissable, démentielle, unique... Sarah Bernhardt revisited.

Le texte absorbe des bribes de vie. À la fois touffu et impressionniste, il relèverait plutôt de la prose, voire de la rythmique, sous la plume afro-américaine de Darryl Pinckney. Au même titre, d'ailleurs, que la ténébreuse musique de cour de Ludovico Einaudi. Ceci étant, autant être averti, au préalable, de la trajectoire pour le moins agitée de Marie Stuart (1542-1587). Mariée très jeune au roi de France François II, elle retraverse la Manche à la mort de ce dernier pour se fourvoyer dans les guerres entre Catholiques et Protestants avant que sa cousine, Elizabeth 1re d'Angleterre, ne la désigne comme la femme à abattre. 

Fidèle à sa marque de fabrique, la mise en espace de Bob Wilson ne s'encombre d'aucun décor ni accessoire, ou presque, pour accompagner cette destinée et les mots qui la fragmentent. Jeux de lumière, géométrie des mouvements... Le metteur en scène reste un orfèvre en la matière, avec en supplément des camaïeux brumeux (le ciel écossais, sans doute...) plus ondoyants qu'à l'accoutumée.

Ce formalisme a surtout comme vertu d'autonomiser d'avantage le jeu d'Isabelle Huppert, dont le visage est d'abord masqué en ombre chinoise avant de s'illuminer dans une transe et une combustion de tous les instants. Cette collerette au niveau de la gorge qui préfigure déjà le destin funeste de l'héroïne, ce phrasé tour à tour saccadé et désarticulé, ce mélange de férocité, de sensualité et de fragilité... Le monologue vire à l'hypnose, surtout lorsque la partie déjà enregistrée et celle qui est dite sur le plateau se font étrangement écho dans l'exploration inquiète d'une intimité à l'approche de la fin. Assis au deuxième rang, on se prend une claque qui fera date.

Mary Said What She Said, Bob Wilson, à l'Espace Pierre-Cardin du Théâtre de la Ville, à Paris, jusqu'au 6 juillet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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