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Michel Piccoli et les tempêtes de l'âge

Le lundi 18 mai 2020, par Laurent Sapir
Mâles en crise, salauds faustiens, ingénus lovés dans on ne sait quelle folie douce... Fort de tous ces rôles, Michel Piccoli avait côtoyé les plus grands. Il en faisait aussi partie. Hommage à l'acteur disparu à 94 ans.

Crédits photo: la Cinémathèque française

Par où il se visite, le monument ? À l'heure où cette cathédrale de l'art d'Hamlet qu'était Michel Piccoli referme définitivement ses portes, on n'a que l'embarras du choix lorsque reviennent à l'esprit tous ces profils que l'acteur a incarnés, tel un dégradé du vice ou de la fragilité auquel il offrait son regard en lame et en lassitude.

Il fut déjà ce charmeur matamore que Marcel Bluwal déguise en Don Juan inquiet. Pourquoi inquiet ? Peut-être parce que deux avant, déjà, les stigmates du séducteur se putréfiaient dans Le Mépris de Godard. Face à Brigitte Bardot, Michel Piccoli y joue un amant piteux et pâteux, mâle en crise dans les embruns de Capri, tellement désabusé qu'on s'identifie forcément à lui, même s'il le mérite un peu, vu son comportement carriériste, ce fameux mépris dont l'affuble celle qui le toise alors de son fameux "Tu les aimes, mes fesses ?"... 

Il essaie de reprendre de sa superbe, déshabillant Deneuve dans Benjamin ou les mémoires d'un puceau (Michel Deville), mais Claude Sautet le fait retomber en enfer. Jacques Demy avait déjà expurgé le vernis en lui offrant le rôle du malheureux Monsieur Dame des Demoiselles de Rochefort sauf que face à Romy Schneider, Piccoli touche terre encore plus brutalement. Plutôt que dans le pâlichon Les Choses de la vie, c'est avec le diptyque Max et les ferrailleurs/Mado que ce désarroi masculin à fort ancrage social désormais trouve sa vérité la plus cruelle, même sous les traits du salaud intégral. Il encaisse, il enrage. Entre deux silences, le ton monte comme le bouillon qui déborde de la casserole, les phrases s'agglutinent, les aigus patinent. Et le chorus finit contre un mur.

Déjà, à cette époque, il fait peur. Bunuel a été parmi les premiers à explorer son potentiel de perversité, Marco Ferreri le fait crever d'une crise d'aérophagie dans La Grande BouffeSept morts sur ordonnance nous file encore des cauchemars et dans Le Sucre, toujours sous la direction de Jacques Rouffio, il a le crâne rasé. Qu'il devait jubiler, lui et son cœur à gauche toute, de jouer ainsi les crapules du système et les dominants faustiens. Deux interprétations inoubliables à ce propos : le patron manipulateur d'Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre -sans doute son plus grand rôle- et le diabolique Graham de Péril en la demeure, traité du mensonge si magnifiquement mis en scène par Michel Deville.

Il faudrait redécouvrir enfin cet autre versant du monument Piccoli qui nous a moins séduit pour le coup, ces personnages ingénus nimbés de candeur et de folie douce que Louis Malle dans Milou en mai, Jacques Rivette et sa Belle Noiseuse ou alors Nanni Moretti avec Habemus Papam tentèrent de magnifier... Dans cette même veine, on le préférait sur scène, Minetti si aérien dans la pièce de Thomas Bernhardt montée par André Engel il y a un peu plus d'une dizaine d'années. La douceur de l'âge incarnée, même si ce sont d'abord ses tempêtes et ses masques entre le spleen de la trentaine, le spectre de la mise en quarantaine et les déviances des cinquantièmes rugissants qui resteront dans la légende.

Michel Piccoli, 27 décembre 1925-12 mai 2020

 

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