Le cinéma de Serge Gainsbourg

On n’ose pas le seriner trop fort, mais ce Gainsbourg option B.O. tel que Stéphane Lerouge l’exhume dans un coffret gorgé de trésors (et d’inédits par rapport à un premier long box sorti en 2001) dépasse en qualité, parfois, le Gainsbourg chanteur. Un seul exemple ? La version instru de Dépression au dessus d’un jardin dans un docu de William Klein : tempo échevelé, lâcher de synthés et rafales de guitare électrique… Le morceau mérite bien son nouveau titre, Accéléré historique.

On en dira autant de la sublimissime Breakdown Suite composée avec Michel Colombier pour un film d’espionnage de Bertrand Blier et qui semble être, à bien des égards, une sorte de prequel de Melody Nelson. Même parfum psyché et symphonique dans l’alliage de cordes et de percussions lorgnant à la fois vers John Barry et Bernard Herrmann… Cette « ballade inquiète et nonchalante » dans un trip « jamesbondien » -l’oxymore est signé Bertrand Blier dans les notes de pochette- résume bien l’art de la musique de film chez Gainsbourg: « primo être en contrepoint, secondo ne jamais faire pléonasme ». Un précepte appliqué dés ses débuts avec, pour accompagner un film de gangsters, Les Loups dans la Bergerie, du pur cool jazz alangui et mélancolique en cheville avec Alain Goraguer.

Cette période Goraguer, on l’écoute plus attentivement que le reste du coffret car c’est non seulement la musique de film qui sauve Gainsbourg de l’insuccès de ses premiers disques mais aussi sa façon de « jazzer » en bande originale au côté d’un grand arrangeur qui est plus qu’un arrangeur. Alain Goraguer vient de perdre Boris Vian, et il trouve en Gainsbourg une sensibilité aussi atypique. Résultat: des B.O. écorchées pimentées, selon l’expression de Goraguer lui-même, d’un  « esprit Côte-Ouest en combo » avec en supplément le son de trompette de Roger Guérin (L’Eau à la bouche) ou encore le piano-stride de Joe Turner dans Strip-tease sans oublier, sur le même film, une version érotisée de La Javanaise dans la voix d’une certaine Juliette Gréco

La postérité de certains titres survivra souvent aux films qu’ils ont illustrés. C’est un peu le grand mystère Gainsbourg. Alors même que Truffaut avait pensé à lui pour la musique de Jules et Jim, il s’est surtout cantonné, comme le souligne Stéphane Lerouge dans l’avant-propos du coffret, à des films de genre pour séance du samedi soir… On peut en même temps penser que, d’avantage bridé par un cador du 7e art, il aurait été moins inspiré…

À noter, au passage, qu’une autre incursion jazz viendra ponctuer, une décennie plus tard, une période moins intéressante musicalement bien que fort torride (De Madame Claude à Goodbye Emmanuelle en passant par le Sea, Sex and Sun des Bronzés). Le film est intitulé Aurais dû faire gaffe, le choc est terrible, et c’est un Gainsbourg Free (!!!) qui surgit sur des arrangements de Jean-Pierre Sabar. Là encore, un inédit… Et une preuve de plus que, en dépit de l’étiquette « art mineur » où les reléguait leur auteur, chansons et musiques de films participaient du même génie gainsbourgien.

Le Cinéma de Serge Gainsbourg (Decca Records/Universal)




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