Le Labyrinthe du Silence

L’Allemagne, ou plutôt la RFA, batifole en cette fin des années 50. Toute fière de son miracle économique et de sa première Coupe du Monde de football, elle se donne même des airs de Dolce Vita au gré de soirées enfumées où, entre deux airs de jazz, des filles qui s’appellent Marlène ont suffisamment d’aplomb pour aborder les garçons. Auschwitz ? Connait pas !

Ce n’est pas le moindre mérite de l’Italo-Allemand Giulio Ricciarelli, qui signe ici sa première réalisation, que d’avoir si bien su planter le décor de ce qui va donner naissance, en 1963, au procès de Francfort. Pour la première fois, l’Allemagne juge sur son sol ceux qui ont été impliqués, là-bas, en Silésie, dans ce qui fut la plus redoutable machine de mort mise au point par les Nazis.

Le film -et c’est un parti-pris d’emblée passionnant au niveau politique comme sur le plan cinématographique- ne raconte pas le procès mais l’enquête qui le précède, avec pour personnage principal un jeune procureur dont l’arrivisme est suffisamment pimenté d’idéalisme pour séduire le spectateur. Ce personnage de fiction, qui voisine avec des figures ayant réellement existé (le procureur général Fritz Bauer, le journaliste Thomas Gnielka…) résume à lui seul le choc brutal entre l’insouciance de tout un pays et la confrontation soudaine avec son passé. « Voulez-vous que tout Allemand se demande si son père était un meurtrier pendant la guerre? », lui assène à un moment du récit l’un de ses supérieurs.

Le Labyrinthe du Silence dépasse alors ce qui pourrait, dans sa construction, en faire l’avatar d’une soirée Théma chez Arte. C’est la (re) naissance d’une Nation que raconte le film. C’est l’Allemagne qui ose enfin se regarder dans la glace malgré l’amnésie volontaire des années Adenauer. Le reflux boueux de la nuit nazie n’épargne personne. Il permet en même temps, à l’instar d’une prière pour les enfants assassinés prononcée sur le lieu-même de l’innommable, de se reconstruire comme nation démocratique et lucide quant à la tâche immémoriale désormais inscrite dans son histoire.

De très belles idées de cinéma essaiment la mise en scène de Giulio Ricciarelli : le jeune procureur perdu dans une marée kafkaïenne de classeurs une fois qu’il accède au centre d’archives de l’armée américaine ou encore l’audition des premiers témoins, sans parole, sur fond de musique sacrée, l’expression du visage de la brave secrétaire-greffière suffisant à traduire l’effroi suscité par les paroles prononcées… On trouvera là une vigueur, un rythme et une force d’émotion imperméable au pathos qui rappellent le Costa-Gavras de Z.

Le Labyrinthe du Silence, de Giulio Ricciarelli. Sortie en salles le 29 avril. Coup de projecteur avec le réalisateur, le même jour, sur TSFJAZZ.




Les commentaires sont fermés.