Le Roman du Jazz (3ème époque: les Modernes)

Il a à peine accéléré le tempo, Philippe Gumplowicz… Le premier tome de son roman du jazz (1893-1930) était paru en 1991. La 2ème époque (1930-1942) fut publiée neuf ans plus tard, en l’an 2000… Huit automnes, enfin, lui ont « suffi » pour accoucher de ce 3ème et dernier volume qui nous emmène sur les traces des Modernes, depuis la naissance du be-bop jusqu’à la mort de Miles Davis... Disons-le d’emblée: on peut ne pas voir vu passer -c’est mon cas- les deux opus précédents, et se plonger avec délice dans ces quelques 500 pages qui alternent bonheur d’écriture, fulgurances de musicologue et exaltation romanesque…

Trois voix émergent de ce récit, au diapason des trois figures tutélaires du jazz moderne que sont Charlie Parker, Miles Davis et John Coltrane... Gumplowicz a d’abord inventé deux personnages de fiction dont l’un, si on peut dire, a réellement existé. Il s’agit de Ferdinand Davis, l’oncle de Miles… Evoqué en quelques lignes dans l’autobiographie du trompettiste, le personnage prend ici une autre étoffe: nourri des exploits d’Hannibal (Les Blancs comme nouveaux Romains), Ferdinand Davis est un black sentimental qui conçoit la musique comme un oubli du monde et  « un analgésique connu depuis la plus haute antiquité carthaginoise contre les morsures de serpents, la piqûre des araignées et l’indifférence des femmes »… Vivotant entre études universitaires et journalisme, il va devenir le vague attaché de presse de son neveu… Philippe Gumplowicz va même jusqu’à imaginer que c’est à lui que Miles dédiera son célèbre « Freddie Freeloader », hommage souterrain à tous les parasites et autres pique-assiette qui traînassent dans le sillage des géants.

Le 2ème personnage du roman est plus rugueux:  « cette idée d’un musicien de jazz au dessus d’un rassemblement de plumiers est de la dernière connerie », lâche Melvin Goldberg au sujet des cordes qui entourent la « Laura » de Charlie Parker… Melvin Goldberg est un émigré juif venu d’Allemagne complètement accro à la radicalité afro-américaine, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un parcours ambigü… Il rencontre Ferdinand Davis au bureau d’information de l’ U.S. Army… On le retrouve ensuite très engagé à gauche, puis au service de la CIA en pleine Guerre froide, et pour finir dans le staff de Columbia au moment de « Kind of Blue »... Le 3ème personnage du livre, enfin, est un historien -l’auteur lui même, évidemment-qui injecte régulièrement dans le livre quelques rappels de base sur l’historiographie du jazz…

L’art polyphonique dans lequel se déploie le récit est parfaitement orchestré… Le lecteur y trouvera son nectar à plusieurs reprises… Dés le début du livre, l’auteur met en parallèle la première jonction virtuelle Parker/Gillespie à Kansas City, quand l’orchestre de Cab Calloway débarque dans la ville à l’automne 1939, alors qu’au même moment, à New-York, Coleman Hawkins « donne un coup de boule aux harmonies de Body & Soul »…  « Parker et moi, c’était comme les fraises et la chantilly ! », disait Dizzy GillespiePhilippe Gumplowicz acquiesse… Il note également que « Ko-Ko » survient quelques mois après Hiroshima… Il suit l’Oiseau (Bird) à la trace, comme Miles… Il nous fait revivre comme un coup de pied dans l’estomac le terrible enregistrement de « Lover Man », dans l’enfer californien de l’été 46, quand Charlie Parker, plus défoncé que jamais, ne voyait que des insectes à la place des musiciens ( « Quelques notes, tiens ! Quelques notes, et allez vous faire foutre !  » ) … On savoure également les débuts de Miles Davis... Boris Vian évoquait à l’époque sa « sonorité de Dominicain: un gars qui reste dans le siècle, mais qui regarde ça avec sérénité »

D’autres morceaux de bravoure, encore: Gil Evans : « il donne des conseils aux nuages, à la pluie, à la rosée. Mais pas d’ordres. Il ne sait pas. Aucun ordre », Bob Weinstock, le patron du label Prestige, qui ne sait plus quoi faire pour empêcher Miles de partir chez Columbia, et qui ne sait pas quoi répondre quand l’avocat du trompettiste lui lance : « comment pourrais tu savoir ce qui est bien pour nous alors que tu sais tellement ce qui est bien pour toi ? »Philippe Gumplowicz n’oublie jamais effectivement que la lutte pour les droits civiques est au coeur de son roman du Jazz… Il en apporte une démonstration exemplaire dans les pages consacrés au concert de Newport de Duke Ellington ( « le plus petit des Etats noirs américains » ) , avec le célèbre chorus marathonien de Paul Gonsalvès« Au fond, écrit Gumplowicz, il n’y a ni Blancs ni Noirs.. Le Noir est simplement la réaction que cette couleur suscite »… Et quand John Coltrane joue « Alabama », c’est tout naturellement que survient la comparaison avec Martin Luther King :  » même bonté, même détermination, même assise solide sur le sol… Comme un musicien de jazz, le Dr King laisse s’exprimer le grondement des opinions et sur une trame sonore faite de mille bruits, sa voix bien timbrée s’élève. Elle tranche »… »

Alors oui, comme le note au passage l’auteur, la parole du jazz est folâtre, elle contourne parfois la rigueur historiographique, elle aime à se délier, cette parole, dans la mythologie, qui rime avec anthologie, mais le jazz à tout à gagner à se réécouter ainsi comme un roman, dont on tourne les pages comme on bat la mesure sur les plus beaux joyaux de la note bleue.

Le Roman du Jazz : les Modernes, de Philippe Gumplowicz (Fayard) Coup de projecteur sur TSF le 8 janvier à 8h30, 11h30 et 16h30




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