Gros-Câlin

« Je suis toujours impressionné par l’incompréhensible, car cela cache peut-être quelque-chose qui nous est favorable »… Un type en djellaba zigzague en ces termes sur un plateau-mosaïque à dominante jaune léopard. Ça sent l’Afrique, d’où le narrateur a ramené un python baptisé Gros-Câlin. Ou alors la Guyane Française. Elle est de là-bas, la collègue de bureau à la peau d’ébène sur laquelle notre homme fantasme tout autant…

Voilà pour l’odyssée tragi-comique plus qu’exotique de Michel Cousin, perclus de solitude dans l’anonymat des grandes villes jusqu’à éprouver une étrange « mutualité » pour un reptile bien encombrant. Surtout lorsque Gros-Câlin fait son gros malin, allant « taquiner » la voisine du dessous via les canalisations des toilettes. Le python fait ainsi sa mue, sexuellement perturbant mais aussi révélateur du racisme ambiant (C’est un python immigré…), la mue décisive étant évidemment celle de Romain Gary lui-même dont ce récit marque le baptême du feu sous le pseudonyme d’Émile Ajar.

Comment ce texte de rupture a-t-il vieilli, on n’en sait rien… Ce dont on est sûr, c’est qu’au théâtre de l’Oeuvre où Jean-Quentin Châtelain lui donne à nouveau chair après un premier cycle de représentations en 2013, tout fonctionne, à commencer par la tornade de rires que déclenche ce comédien-monstre venu de la scène helvétique et dont on n’a pas oublié un autre monologue -tétanisant celui-là- Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, le requiem concentrationnaire d’Imre Kertész.

Ici, son art est tout autre. Sous la direction tout en délicatesse de Bérangère Bonvoisin, l’acteur laisse traîner un zeste d’accent genevois qui épice encore d’avantage la volupté de son jeu. De digressions en circonvolutions, il s’agit, non pas de proférer, mais de « serpenter » dans les méandres du texte pour en déguster toute la saveur, l’absurde et la poésie-farce entre Boris Vian et Sempé… Et puis aussi la douleur secrète, jusqu’à ce jour de décembre 1980 où, la tendresse n’ayant visiblement plus ces « secondes qui battent plus lentement que les autres », l’auteur de La Promesse de l’Aube se décide à échanger son Gros-Câlin contre un revolver de calibre 38.

Gros-Câlin, de Romain Gary, mis en scène par Bérangère Bonvoisin (Reprise au théâtre de l’Oeuvre, à Paris, jusqu’au 3 mai. Coup de projecteur avec Jean-Quentin Châtelain, sur TSFJAZZ (12h30) le 27 avril.




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