Perfidia

Décembre 1941. A Los Angeles, plus personne ne parvient à fermer l’oeil. Surtout quand Jimmy Lunceford déchaine ses saxos sur Lunceford Special. La plume de James Ellroy n’a donc rien d’ensommeillée lorsqu’elle s’en va grouiller dans les bas-fonds de Chinatown où les parties de dominos durent jusqu’à 18 heures d’affilée: « On voit roder le léopard domestique de Salvador Dali. Il a lacéré un aide-serveur et bouffé des nouilles sautées dans l’assiette de Count Basie. Tout le monde s’en fout. Les minables se mêlent aux magnats. La fine fleur tricote avec les faisans. Flagorneurs, pêcheurs et pêcheresses. Un conflit mondial ? Quel conflit mondial ? Il y a les courageux d’un côté, les dépravés de l’autre ».

Cinq ans après Underworld USA, Perfidia témoigne chez son auteur d’une combustion romanesque toujours intacte. Le titre, déjà… Un leitmotiv lancinant signé Glenn Miller, « cuivres à sourdines, bois discrets »… De quoi filer un sacré bourdon aux personnages du roman. Ils sont tout frais, pourtant, ces personnages. Tout frais, mais pas vraiment inconnus… Déjà repérés dans le L.A. Quartet qui s’ouvrait sur Le Dahlia Noir, Ellroy les a rajeunis de quelques années, du temps où Pearl Harbor mettait Los Angeles en transes.

L’Histoire avec une majuscule a donc torpillé toute une flotte à Hawai… « Jour d’infamie », dixit Roosevelt. Sauf que l’infamie, c’est surtout l’internement des Japonais vivant à L.A., les expropriations arbitraires, l’antisémitisme qui gangrène une partie de la droite isolationniste, la Mafia qui campe à Hollywood ou encore le mythe de la 5e Colonne en guise de pré-Maccarthysme. Certains vont même jusqu’à rêver de conspirations eugénistes. Ne pas se fier, surtout, aux pirouettes de vieux réac dont Ellroy est capable lorsqu’il enchaîne les interviews. Perfidia baigne en apnée dans le cauchemar américain d’un bout à l’autre de ses 800 pages, cognant contre l’intolérance (« Ce mensonge selon lequel une opinion différente définit la sédition ») et l’instrumentalisation raciale, même si une certaine gauche américaine pleine de morgue et de strass n’en ressort guère plus intacte.

Le reste relève du tutoiement entre le thriller et le dantesque. Ces macchabées japonais « suicidés » à l’huile de crevette, ces flics baignant dans la « boue mystique » (Dieu+l’alcool…), cette chasseresse infiltrant une cellule communiste avec pour toute arme une formidable intuition (« La guerre, c’est l’emprisonnement de la pensée individuelle et, paradoxalement, la libération de la parole individuelle »…) ou encore cet enquêteur-chimiste américano-japonais cachant sa sexualité tout en essayant de se camoufler face à l’hystérie qui s’est emparée du pays… On croise aussi, dans Perfidia, une Bette Davis dans son arrogante splendeur et un JFK définitivement immature.

Sans oublier, bien sûr, l’infernal sergent Dudley Smith. « Son soupçon d’accent irlandais séduit les suspects. L’étape suivante, c’est la chambre à gaz ». Dudley Smith se prend pour le loup-garou et cite Shakespeare quand on s’y attend le moins. C’est un orfèvre en combines ténébreuses, en allégeances toxiques, en vraies-fausses bavures. Il peut aussi craquer pour Perfidia, de Glenn Miller. C’est dans ces éclats fugaces de notes bleues rescapées de la vermine que le nouvel opus de James Ellroy confine au chef d’oeuvre.

Perfidia, James Ellroy (Rivages). Interview diffusée dans les Lundis du Duc, sur TSFJAZZ, le lundi 18 mai, à 18h.




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