Et elles croyaient en Jean Luc Godard

Anne commence à respirer du Godard en buvant à l’écran A Bout de Souffle, sur la chaise en formica d’un ciné-club, en l’an 64.  « Elle gambade avec Belmondo, insolent, imprévisible, elle s’approprie ses cabrioles qui dessinent des soleils et des planètes, elle fume sans arrêt comme si elle tirait l’oxygène de ses clopes »…

Plus tard, c’est Bande à Part ( avec ses acteurs qui « swinguent en java de cinéma muet »), puis Alphaville qui vont lui tenir compagnie. Pierrot le Fou et Le Mépris, ce sera après. Qu’importe si les flashs de la demoiselle n’épousent pas exactement la chronologie filmique du pape de la Nouvelle Vague. Ces bouffées d’ailleurs, Anne les absorbe au gré des circonstances, et c’est suffisant pour parvenir à fuir le cocon familial lyonnais, les parents si peu urbains et la grisaille gaullienne quand elle n’est pas encore perforée des éclairs de 68.

C’est Chantal Pelletier, l’une des Trois Jeanne des années 70, quand le théâtre se fondait encore dans l’émancipation, qui signe cette invitation cinématographique et générationnelle au voyage… et au féminin pluriel. Car Anne est volontiers prosélyte. Avec Marie, la bûcheuse révolutionnaire, et Brigitte, la comédienne fantasque, elles vont communier à elles trois au même Messie.

Le récit s’achève au printemps 2002. Le Pen au 2e tour. Ce qui tournoyait dans la tasse à café de Deux ou trois choses que je sais d’elle se met vraiment à ressembler à un nuage atomique tandis que maris et amants, à tant bourdonner autour de nos « trois philippines », ont fini par s’évaporer. Aux rêves ont ainsi succédé les désillusions. Les deuils, également… Et l’autre qui est toujours là. JLG le survivant. La vigie. « Aucun homme, observe Anne, ne lui aura duré si longtemps ».

La plume de Chantal Pelletier est caressante, pudique, acidulée, s’incrustant avec bonheur dans ce qui nous semblait tant relever, jusqu’à présent, d’une cinéphilie essentiellement masculine. On a rarement mieux écrit, en même temps, sur ce qui nous rend Godard indispensable et sur ce qui fait que ses films s’ancrent à ce point dans notre ADN tout en nous faisant regarder le monde autrement.

Sans oublier cette citation si tragiquement actuelle de Prénom Carmen qui clôt le roman:  « Comment ça s’appelle… quand il y a les innocents dans un coin, les coupables de l’autre… quand tout le monde a tout gâché, que tout est perdu, mais que le jour se lève et que l’air quand même se respire ? Cela s’appelle l’aurore, mademoiselle. »

Et elles croyaient en Jean-Luc Godard, Chantal Pelletier (Editions Joëlle Losfeld). Coup de projecteur avec la romancière le jeudi 5 février, sur TSFJAZZ, à 12h30.




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