Jazz suprême: initiés, mystiques & prophètes

Lui-même agnostique, Raphaël Imbert ne croit qu’en la parole des musiciens. C’est à l’aune de leurs confidences (interviews, autobiographies…) que le saxophoniste-chercheur et fondateur de Nine Spirit à Marseille réhabilite les racines spirituelles du jazz au-delà de ce qui s’est déjà écrit sur le gospel et le negro spiritual. Il ne donne pas, pour autant, dans le sermon et encore moins dans l’ésotérisme New Age. Résultat: un essai qui fera date, il me semble, dans l’art de renouveler l’éthique de la note bleue.

Il s’agit ici de prendre au pied de la lettre « l’urgence créatrice » dont parlait John Coltrane. De la relier à ce qu’on peut soi-même éprouver dans le geste qui consiste à improviser: « mystère ludique et facétieux » mais aussi « souffle vital ». Et pourtant, constate Raphaël Imbert, les sentiments d’élévation éprouvés en leur for intérieur par tant d’artistes afro-américains n’ont jamais été pris au sérieux: « Considéré tour à tour comme une expression primitive, une aventure existentielle et une quête révolutionnaire, le jazz -notamment en France- attend encore que soit reconnue sa dimension spirituelle ».

Il faut bien revenir, dés lors, aux lieux de naissance de toute cette affaire: le bordel, mais aussi l’Eglise. Le Temple, également, comme en témoigne l’épopée méconnue de cette franc-maçonnerie noire qui combattait beaucoup plus les racistes que les religions et à laquelle d’éminents pionniers du swing  (Duke Ellington, Count Basie, Lionel Hampton et probablement aussi Louis Armstrong…) ont adhéré. Raphaël Imbert n’a pas sans raisons circonscrit le champ de ses recherches à l’espace afro-américain. Avec toute la brillance de son écriture et l’ardeur de son tempérament, il  montre à quel point, dans cet univers cisaillé d’entrée de jeu par le traumatisme de l’esclavage, la frontière a toujours été ténue entre le profane et le religieux. Jusqu’à rendre d’ailleurs souvent indissociables, de Paul Robeson à Martin Luther King, l’engagement progressiste et les convictions spirituelles.

On ne se lasse plus, dés lors, de redécouvrir ces initiés, ces prophètes, ces mystiques: Duke Ellington et sa métaphysique joueuse, humaniste et fraternelle… Albert Ayler le religieux, celui qui voulait aider Coltrane à « trouver la voie »… Et puis Coltrane lui-même évidemment, que Raphaël Imbert revisite avec la passion que mérite les 50 ans de A Love Supreme, donnant à percevoir toutes les facettes d’un mysticisme qui ne se confondait en aucune manière avec les clichés de la transe et de l’illumination.

Une éthique de la quête de soi plus que du lâcher-prise se dessine au fil des pages. Y compris dans ce chapitre détonnant -Le Bop et le Croissant- où l’auteur évoque la conversion à l’Islam de plusieurs boppers sous deux angles: le pied-de-nez, d’une part, à une administration qui, sur le papier, vous  faisait passer automatiquement de Noir à Blanc dés que vous preniez un nom musulman (Dizzy Gillespie en parle dans son autobiographie), et d’autre part l’attachement à une religion de la fraternité faisant abstraction de tout sectarisme racial, les boppers convertis optant à l’époque pour un courant bien éloigné des dérives du type Nation of Islam

Avec Raphaël Imbert, décidément, l’esprit du jazz n’a pas fini de se réinventer, comme autant d’encouragements, écrit-il, à des « auditeurs qui ont un parcours à accomplir avec lui, une histoire à poursuivre, un désir à assouvir »… La note bleue peut alors devenir une « musique d’initiés » dans le plus beau sens du terme…

Jazz supreme: initiés, mystiques & prophètes, de Raphaël Imbert (Parution le 6 mars aux éditions de l’Eclat) qui sera l’invité des Lundis du Duc, ce 24 février, avec à ses côtés le compositeur et arrangeur Christophe Dal Sasso et le père Christian Delorme, l’ancien « curé des Minguettes ».




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