Les Eléphants

La scène la plus importante du film, on ne la voit pas. Elle se situe avant le tournage lorsque Emmanuel Saada réunit ses acteurs pour un repas sans paroles. Pas un « bonjour », ni même un « au revoir »… Par le simple regard, la gestuelle ou encore la façon de découper et servir l’énorme saumon disposé au centre de la table, des comédiens tissent entre eux une alchimie particulière.

Le réalisateur, dés lors, n’a plus qu’à tirer le fil d’Ariane et à imaginer, par exemple, que l’acteur, à gauche, pourrait faire couple avec la fille en face au vu des regards qu’ils s’échangent. Ou encore que ces deux autres comédiennes toutes en complicité muette ont vraiment ce qu’il faut pour camper deux soeurs à l’écran. Les Elephants convoque ainsi, dans un registre mezzo voce, le bel orgueil d’une écriture cinématographique aussi prodigue en ellipses qu’économe dans ses dialogues.

Résultat:  un film-funambule, tendu dans ses frôlements et sa dérivée de sentiments au gré des relations entre six trentenaires et quadras traversés par des deuils, des rencontres, des retrouvailles ou alors des séparations. De ses personnages, Emmanuel Saada dit qu’ils ont tout le mal du monde à s’arracher à la gravité, d’où le titre du film. Tout cela se décline en même temps dans un summum de délicatesse, de sensualité et de symbiose devant beaucoup à la sensibilité des comédiens: Cendrine Genty et Damien Roussineau en tête, mais aussi Cathy Nouchi dans un rôle moins mis en valeur…

On n’est pas sûr, certes, de tout comprendre dans ce qui ressemble parfois à des bribes de rushs rassemblés bout-à-bout. Mais on comprend l’essentiel, à savoir la texture particulière de cet objet à l’écran dont l’équivalent musical pourrait être le fameux Crystal Silence de Chick Corea et Gary Burton. Ou alors un morceau d’Alexandre Saada.

Jamais envahissant puisque c’est son essence même, le clavier du frangin jazzman distille une émotion fugitive, en parfait décalque avec la poésie d’une mise en scène qui, dans son attention aux regards, aux fêlures et aux mouvements du coeur n’est pas sans rappeler les déambulations chères à John Cassavetes… Nul doute qu’en la déliant de ses penchants impressionnistes qui peuvent quelquefois en édulcorer la corporéité, la fibre auteuriste d’Emmanuel Saada trouvera très vite cette ampleur dans le lâcher-prise dont l’auteur de Faces a fait un trait de génie.

Les Eléphants, d’Emmanuel Saada (Sortie le 19 février)




Les commentaires sont fermés.