I’m not there

Il est préférable de ne pas être trop fan de Bob Dylan pour applaudir le portrait fragmenté qu’en fait Todd Haynes dans I’m not there… Guillaume Canet, complètement déstabilisé par le film, en a fourni une malheureuse preuve lors d’ une avant-première aux Rencontres Internationales de Cinéma à Paris. Invité à questionner le réalisateur américain à l’issue de la projection, le comédien, qui maîtrise pourtant son Dylan de A à Z, s’est montré d’une platitude remarquable, et le résultat ne fut guère plus brillant au micro de TSFJAZZ, ruinant par la même occasion le coup de projecteur que nous voulions consacrer au film.

Il faut donc peut-être consommer Dylan avec plus de modération, tout en ayant en tête quelques chapitres essentiels de son odyssée, pour plonger dans la machine infernale que nous a confectionnée Todd Haynes. Le réalisateur de Loin du Paradis a « explosé » Dylan en plein vol en le faisant jouer par sept personnages différents. Aucun d’entre eux ne s’appelle Dylan, dans le film. Tous incarnent, en revanche, les multiples avatars du chanteur, à la mesure des ruptures qui ont jalonné son parcours.

On le verra d’abord dans la peau d’un jeune noir de 11 ans qui prétend s’appeler Woody Guthrie (légende folk et principal inspirateur de Bob Dylan), puis dans celle d’un poète prénommé Arthur Rimbaud, sans oublier le personnage hallucinant joué par Richard Gere, une sorte de Billy The Kid ayant survécu à Pat Garrett et qui, dans un décor de western écologique, pousse jusqu’au bout le syndrome de l’ermitage qui a saisi Dylan après son accident de moto… Le clou du film est évidemment le passage avec Cate Blanchett, dont le personnage androgyne évoque le Dylan des sixties à Londres, dans une ambiance psychédélique que Todd Haynes a nourrie de références à Huit et demi, de Fellini

Ecrit comme cela, sur le papier, le pari paraît improbable, mais c’est bien la marque des grands cinéastes que de transformer l’improbable en définitif. Todd Haynes a tout compris de Bob Dylan, qui aimait lui-même se définir comme un puzzle déglingué en fuite perpétuelle. Il a tout compris également de l’Amérique de Dylan, ce pays de l’éphémère incapable de s’auto-analyser, sans cesse trimballé, des tensions raciales au Watergate, en passant par le napalm vietnamien… C’est tout cela que Todd Haynes raconte dans I’m not there avec en bonus une incroyable aptitude à intégrer les chansons de Dylan à la trame qu’il dessine (le personnage de Mr Jones dans « Ballad of a Thin Man »). On n’avait jamais fait un tel film. On en ressort époustouflé de tant d’incandescence, aussi bien dans le propos, d’une densité exceptionnelle, qu’au niveau de la mise en scène, en constante ébullition.

I’m not there, de Todd Haynes (Sortie en salles le 5 décembre)




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