Le Majordome

Pourquoi bouder son plaisir et surtout son émotion ?  Même s’il n’est pas aussi inspiré qu’un Spielberg filmant l’abolition de l’esclavage dans « Lincoln », Lee Daniels réussit un beau pari avec « Le Majordome ». Jamais le cinéma américain, à ce jour, n’avait brossé avec autant d’ampleur le combat pour les droits civiques aux Etats-Unis. On se souvient, certes, du « Malcom X » de Spike Lee, mais le propos ne se concentrait que sur un seul segment -et pas des moindres- de cette lutte. Le réalisateur de « Precious » et « Paperboy », quant à lui, vise beaucoup plus large, jusqu’à mettre délibérément de côté les aspects les plus trash de sa filmographie.

Il s’appuie pour cela sur un récit tout bonnement extraordinaire dévoilé dans les colonnes du « Washington Post » lors de la première élection de Barack Obama. Le grand quotidien américain avait ainsi retrouvé la trace d’Eugène Allen, un fils d’esclave devenu majordome à la Maison-Blanche et ayant servi huit présidents successifs, de Eisenhower à Reagan en passant par Kennedy et Nixon. Le film embrase ce destin éloquent avec un casting de luxe: dans la peau du majordome, Forest Whitaker, l’inoubliable Charlie Parker de « Bird », et dans celle de son épouse Oprah Winfrey, l’un des symboles les plus éclatants de la réussite noire aux Etats-Unis. Egalement au générique, Lenny Kravitz, Vanessa Redgrave, Robin Williams ou encore la légendaire Jane Fonda qui interprète Nancy Reagan, ce qui est particulièrement savoureux lorsqu’on a en mémoire l’activisme passé de la star au moment de la guerre du Vietnam…

Il en est bien sûr question du Vietnam, dans « Le Majordome », sauf que le coeur du film bat d’abord au rythme du combat des Noirs contre la ségrégation, du lynchage d’Emmett Till à l’épopée des Black Panthers en passant par la crise de Little Rock, les violences contre les Freedom Rides (les bus de la liberté) dans l’Alabama ou encore l’assassinat de Martin Luther King… Tout cela sous le regard de ce fameux majordome faussement placide face à de tels événements vu que son gamin parvenu à l’âge adulte en devient l’un des acteurs tumultueux.

Entre le père qui parait faire preuve de soumission, ne serait-ce que pour garder son emploi, et le fils qui refuse de se taire à ses risques et périls, la rupture est presque inévitable. Lee Daniels la formate non sans un certain académisme, mais il peut aussi faire preuve de finesse. En témoigne cette très belle scène dans laquelle Martin Luther King explique que dans le combat les plus enragés ne sont pas forcément les plus efficaces et qu’un domestique exemplaire, aux yeux des Blancs, peut s’avérer pour le moins déstabilisant.

Boycotté par les grands studios, « Le Majordome » cartonne actuellement aux Etats-Unis après avoir bénéficié de l’appui d’investisseurs privés et d’acteurs de renom. Succès mérité, avec en bonus une B.O dopée à la Great Black Music, de Dinah Washington à Gladis Knight, même si on l’aurait souhaitée un peu plus enjazzée quand on sait à quel point ceux qui se sont battus pour l’égalité et la dignité étaient très souvent de formidables passionnés de la note bleue.

« Le Majordome », de Lee Daniels (Sortie en salle le 11 septembre)




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