Savoir perdre

C’est un roman sur le foot et l’amour, et c’est donc forcément un roman espagnol…  Avec « Savoir perdre », David Trueba n’est peut-être pas tout à fait en phase avec le parfum de victoire qui a déferlé sur son pays lors du dernier Mondial sud-africain. Et pourtant, le lecteur sera immédiatement enclin à communier, exactement comme dans un stade de football, avec l’équipe de personnages que l’auteur a réunis sur son propre terrain, celui d’une littérature  gorgée de tendresse et de désenchantement.

Ils sont quatre à mener le jeu dans un Madrid foisonnant à souhait : Sylvia tout d’abord, une gamine de 16 ans dont les interrogations donnent leurs titres aux quatre grandes parties du roman:  « C’est ça, le désir ? », « C’est ça, l’amour? », « C’est moi, ça ? », « C’est ça, la fin ? »…  A vrai dire, elle n’est pas seule à se poser ce genre de questions, Sylvia… Son père, un cadre au chômage qui vient de tuer son ex-associé avant de s’amouracher d’une Equatorienne sans-papiers, se débat dans les mêmes incertitudes. Même topo pour le grand-père, un vieux professeur de piano qui dilapide toute sa fortune dans les maisons closes alors que sa femme se meurt…

Et puis il y a Ariel, le footballeur argentin transféré à Madrid et dont Sylvia tombe amoureuse. C’est le personnage le plus fort du livre… En même temps, il faut bien avouer que ce n’est pas le genre de footeux qu’on rencontre tous les jours… Il préfère plutôt voir des toiles au Prado, Ariel, au lieu de s’abrutir à coup de Game Boy… Trop sensible, l’Argentin… Trop bon dribbleur également, alors qu’on lui réclame d’abord des buts. A travers lui, David Trueba raconte l’enfer d’un milieu professionnel  ravagé par le conformisme, la cupidité des puissants et la pression médiatique, avec « cette relation obsessionnelle entre opinion publique et résultats », ou encore « l’ invocation de concepts abstraits comme la chance, le hasard, la crise« . « En Espagne, écrit David Truebaon parlait tant de foot qu’il était impossible de sortir indemne de ce flot de paroles. 70 000 paires d’yeux lui tombaient dessus dès qu’il recevait le ballon. Et la même frustration pour tous quand la partie rêvée ne coïncidait pas avec la partie réelle »…

On a souvent le coeur qui flanche à la lecture de « Savoir perdre », y compris d’ailleurs lorsque les protagonistes du livre sont traversés par des instants de bonheur…  On pourra, certes, trouver un peu convenue la philosophie générale de ce que nous raconte David Trueba (L’expérience de l’échec comme motif de ressaisissement), mais quand on sait mettre autant de chair, d’intensité et de chaleur humaine dans ses personnages, il n’est pas question de siffler la fin du match avant la 445ème et dernière page de ce qui est très certainement le roman le plus fondant de cette rentrée littéraire…

Savoir perdre, de David Trueba (Editions Flammarion)




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