André Hodeir ou la malice du théoricien…

« Ce n’est pas de la colère (…) que j’éprouve en voyant l’envie qu’elle a d’aller picorer dans cette musique stercoraire. C’est du chagrin »André Hodeir, tel  Swann face aux égarements d’Odette, n’avait de cesse de rappeler que la musique va de pair avec une certaine exigence. Mais à la différence du héros proustien, le compositeur et musicologue, qui vient de nous quitter à l’âge de 90 ans, avait très vite préféré troquer le chagrin contre un mépris amusé et presque malicieux face à au règne de la bêtise et de l’affadissement.  Je me souviens en même temps de son sourire un peu pincé lorsque, venu l’interviewer pour un recueil de nouvelles intitulées justement « Le rire de Swann » (Editions Rouge-Profond) il m’avait rétorqué : « La malice du théoricien ? C’est un peu étonnant, tout de même ! »

Qu’elles étaient tordantes, pourtant, ces petites nouvelles fignolées au scalpel… Dans l’une d’elles, « Bonnet d’âne », André Hodeir imaginait un monde de zombies tressautant avec le walkman vissé aux oreilles. Dans un autre texte, encore plus emblématique, il mettait en scène un tromboniste doté d’une sonorité miraculeuse mais incapable de la faire fructifier sur le plan rythmique et mélodique, jusqu’à être pris en flagrant délit de plagiat en plein concert…  On touchait là, sans doute, au coeur d’une réflexion passionnante sur le jazz, sur la différence entre compositeurs et improvisateurs et sur le fait que ces derniers ont parfois plus de mal à vieillir que les premiers… Ayant vu plusieurs concerts de Count Basie lors d’une tournée américaine, André Hodeir avait été confronté à ce qu’il appellera plus tard « une usine à swing »: du jazz à l’état pur, mais sans renouvellement,  jusqu’à reproduire les mêmes morceaux à l’identique d’une ville à l’autre…

On comprend dés lors à quel point ses envies le prédestinaient plutôt à adorer Thelonious Monk, John Lewis et surtout Martial Solal qui n’a jamais arrêté de se renouveler. Une fois expédiée la querelle des anciens et des modernes lors de l’apparition du be-bop (il choisit le bon camp évidemment, tout en estimant à postériori que cette guerre là n’avait aucun sens…), André Hodeir va ardemment investir le champ d’un « jazz écrit », prémédité, attentif aux textures comme aux couleurs, convoquant parfois quelques chanteuses comme Christiane Legrand, disparue ce même jour… Le résultat, presque déjanté avant la lettre, sonne aujourd’hui étrangement contemporain. Tant d’autres, depuis, ont repris, chacun à leur manière, ce défi extraordinairement excitant selon lequel, comme le disait André Hodeir, « il faut agrandir le jazz pour ne pas en sortir »

Dans son pavillon versaillais, j’avais rencontré un monsieur d’une finesse, d’un humour et d’une élégance qui n’avaient rien à voir avec la froideur que l’on prêtait abusivement à l’auteur de « Hommes et problèmes du jazz »… Avait-on remarqué, à l’époque, que dans le titre, le mot « hommes » venait avant le mot « problèmes »?




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