Underworld USA

Si Shakespeare avait sévi dans le polar, il aurait peut-être écrit Underworld USA… Il est vrai que dans la furie, le vice et le fracas, dans cette sarabande infernale où le genre humain se déploie au gré de personnages sans foi ni loi, et dans cet art de la profondeur de champ qui rend parfois si ténue la frontière entre roman noir et roman-monde, la rage de James Ellroy prend souvent des accents élizabéthains…

Il se serait d’ailleurs régalé, Shakespeare, avec cette Amérique des années 68-72 qui est au coeur du livre… Dans les deux précédents volets d’une trilogie entamée avec American Tabloïd, James Ellroy avait successivement enterré les frangins Kennedy ainsi que Martin Luther King, mais le « meilleur » restait à venir: le sabotage de la Convention démocrate de Chicago, le rachat des casinos de Las Vegas par la mafia, la répression des mouvements noirs, les coups fourrés du FBI à Cuba et St-Domingue, et pour finir, l’ombre du Watergate… Comme le suggère le titre en français du livre, c’est en mode souterrain que l’auteur du « Dahlia noir » désarticule tous ces spasmes en les reliant à la mystérieuse attaque d’un fourgon blindé qui voit 14 mallettes d’émeraudes s’évanouir dans la nature… « Elles représentent la flamme verte dans les textes vaudous, ces émeraudes », écrit James Ellroy. « Elles jettent leur lumière sur les ombres de l’histoire »…

Polar vaudou et symphonie conspirationniste, donc, avec en bande sonore des ersatz de be-bop, de jazz caribéen et de son Motown, le tout dans un style dense, viril, groovy, et assez astucieux dans la façon qu’a Ellroy de malaxer différents registres en ayant recours, par exemple, à des documents en encart (coupures de journaux, rapports secrets, extraits de journaux intimes) pour éclairer la psychologie des personnages… Et quels personnages ! Flics, mouchards, trafiquants d’héroïnes, traîtres à la cause, racaille d’extrême droite… Ils vont jusqu’au bout de leurs obsessions et se manipulent les uns les autres avant d’épouser, dans on ne sait quelle transe mimétique, la cause de leur meilleur ennemi… On pense notamment à Donald Crutchfield, ce jeune détective qui s’introduit dans les maisons bourgeoises pour y voler des sous-vêtements féminins et dont la part d’ombre doit beaucoup, semble-t-il, à celle d’Ellroy lui-même…

Et puis il y a les personnages qui ont réellement existé, et qu’on avait déjà croisés pour certains d’entre eux dans le 2ème opus de la trilogie: Nixon bien sûr, mais aussi  Howard Hugues en milliardaire hygiéniste dont les délires racistes n’ont rien à envier à ceux de John Edgar Hoover, le patron du FBI dont James Ellroy retrace la dérive sénile avec un humour froid des plus redoutables… Ce qui n’empêche pas  « Underworld Usa » d’être aussi un magnifique roman sur la rédemption, à travers la figure d’une mystérieuse déesse rouge qui rend fous tous les hommes lancés sur sa piste… Allez ! C’est à votre tour, ami lecteur, de plonger dans la braise d’ « Underworld Usa »…Vous en ressortirez fourbu et pétrifié par ce bouquin atomique qui cratérise sans vergogne toutes les autres productions littéraires de ce début d’année…

Underworld USA (Editions Rivages/Thriller), de James Ellroy (sortie le 6 janvier)




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