Bird

Il fallait bien, un jour, que le cinéma offre un pur cadeau au jazz… Il fallait bien que ce ne soit pas toujours le jazz qui rende service au cinéma sur le mode de l’illustration, genre « Ascenseur pour l’échafaud », ou alors comme prétexte à la nostalgie version Woody Allen… Entièrement dévolu à l’âme, aux tourments et au génie de Charlie Parker, le « Bird » de Clint Eastwod fut cette somptueuse offrande du 7ème art à la note bleue. Papier-cadeau à nouveau ouvert, le 20 juillet prochain, avec la reprise en salles de ce qui peut être considéré comme le jazz movie dans toute sa quintessence…

Dans la pénombre d’une 52ème rue dont il parvient en même temps à capter toute l’effervescence, Clint Eastwood saisit l’altiste emblématique du be-bop dans sa dimension la plus humaine. Loin du clochard un peu sournois décrit par Miles Davis (qui d’ailleurs n’apparaît pas dans le film), Bird apparaît d’abord comme un type fracassé par la mort de sa petite fille et toujours éperdument amoureux de sa femme. Plus que la drogue, c’est un banal et empoisonnant ulcère qui lui ravage les tripes tandis que son esprit est tenaillé par le souvenir d’une maudite cymbale que le batteur Jo Jones lui a balancée sur scène autrefois en signe de mépris.

Elle revient comme un leitmotiv, cette séquence de la cymbale, sans pour autant constituer l’unique et monocorde pulsation d’un film qui tourne poliment le dos à ce qu’il pourrait y avoir de trop glauque dans le destin d’un musicien mort à 34 ans et à qui les médecins donnaient trente ans de plus… Par un jeu de flashbacks en spirale et d’aller-retour permanents entre passé et présent témoignant d’une véritable musicalité dans son art de la mise en scène, Clint Eastwood donne plutôt à voir une multitude de Charlie Parker : Bird sur un cheval blanc en train de jouer la sérénade à sa dulcinée, Bird qui se laisse aller  dans un mariage juif où son don d’improvisation fait tomber tous les préjugés, Bird désemparé devant la maison californienne d’Igor Stravinski

L’oiseau se déploie, se rétracte. Il peut aussi -mais c’est un leurre- être au repos, comme sur cette plage, un soir, avec l’ami  Dizzy Gillespie qui expose sa manière à lui de se confronter aux Blancs avant d’expliquer à son compagnon d’armes qu’on se souvient toujours des martyrs, mais jamais des réformateurs… En exergue du film, on peut aussi lire cette phrase signée Scott Fitzgerald mais qui pourrait aussi résumer l’univers cinématographique de Clint Eastwood:  « Il n’y a pas de 2ème acte dans la vie d’un Américain »…

Dans le rôle de Charlie Parker, Forest Whitaker crève l’espace comme l’écran. A la fois massif et déséquilibré, prolongé par un visage où passent encore des traces d’enfance, le corps de l’acteur bouscule chaque plan. A ses côtés, Diane Venora compose une Chan Parker tour à tour craquante et poignante en femme libre qui tente, jusqu’au bout, de dompter l’irréversible… « Bird », enfin, prend le temps de redonner à entendre les solos originels du musicien, mais en y adjoignant une section rythmique contemporaine à laquelle prend part, notamment, le pianiste Monty Alexander… Destiné au départ à remédier à la mauvaise qualité des enregistrements d’époque, le procédé résonne aujourd’hui comme une magistrale jonction entre le passé et l’avenir du jazz.

« Bird », de Clint Eastwood (Reprise en salles le 20 juillet) Coup de projecteur le 18 juillet à 7h30 et 16h30, sur TsfJazz, avec Mathieu Durand, journaliste à « Jazz News » ainsi que dans le webzine musical « Criss Cross »




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