De beaux lendemains

Il ne faut surtout pas une scène lustrée, guindée et rutilante pour représenter une pièce comme « De beaux lendemains ». Avec leurs murs un peu rougis et cette tradition du théâtre à mains nues que Peter Brook a magnifiée en ces lieux, les Bouffes du Nord sont beaucoup plus adaptées à la situation. On y ressent dans nos tripes le froid, la neige et les lourds secrets d’un hiver américain qui voit un car d’enfants s’effondrer dans un ravin.

Déjà adapté au cinéma par le Canadien Etom Egoyan, « De beaux lendemains » est d’abord un roman. Le plus célèbre de son auteur, Russel Banks. Il explique aujourd’hui que ce qu’il a écrit, au début des années 90, était prémonitoire par rapport aux attentats du 11 septembre et à la façon dont les Etats-Unis ont réagi à l’époque, aux antipodes de toute rationalité, entre colère et confusion. Exactement comme dans le roman où certains essaient au plus vite de trouver des coupables face à un drame humain incommensurable. Il ajoute, Russel Banks, que le 11 septembre 2001, c’est un peu le bus scolaire de l’Amérique qui a été renversé dans un ravin.

On ne le voit pas, ce ravin, sur la scène des Bouffes du Nord. Emmanuel Meyrieu, jeune metteur en scène lyonnais, a opté pour quelque chose de beaucoup plus dépouillé: des nappes de brouillard, un sol givré, des bruits de fond à peine distincts (une sirène, des gosses qui piaillent…), un piano à queue, à l’arrière-plan, qui vient desserrer en mode minimaliste ce que le texte a parfois de très tendu… Et puis, au coeur de ce dispositif scénique, un micro, devant lequel se succèdent les personnages de la pièce.

C’est d’abord la conductrice du bus qui témoigne, puis un ancien de la guerre du Viet Nam qui a perdu ses deux jumeaux dans l’accident. Il y aussi l’avocat qui veut défendre les familles des victimes en ramassant au passage pas mal de pognon, et enfin la jeune rescapée désormais condamnée au fauteuil roulant. Chacun de ses récits possède, ou plutôt est possédé par une musicalité particulière. Chacun d’entre eux se déploie également en spirale, renvoyant à d’autres univers ou drames personnels plus ou moins enfouis, au delà de l’accident de car, jusqu’au moment où le personnage de la jeune fille, dans un rebondissement qu’on n’a évidemment pas envie de déflorer, fait complètement basculer la trame de départ tout en faisant jaillir une luminosité inattendue par rapport à la noirceur du sujet.

Tout cela est d’une justesse époustouflante, sans jamais le geste de trop, sans moquette ni tralalas mais le coeur à vif, dans la nudité même d’un plateau où les comédiens semblent se livrer à capella, à l’image de cette chanson du groupe Nirvana qui ponctue le moment  le plus fort de la pièce. Il faut les citer, ces quatre comédiens: la grande Catherine Hiegel en conductrice de bus, Carlos Brandt qui jouait autrefois Chet Baker dans une pièce d’Enzo Cormann et qu’on retrouve ici dans le rôle de l’ancien du Viet Nam troué de partout, Redjep Mitrovisa dans la peau de l’avocat ambigu et surtout cette jeune comédienne dans sa chaise roulante, Judith Chemla, toute en violence contenue dans l’explosion, puis dans la réconciliation de son personnage avec ces beaux lendemains qui finissent, malgré tout, par avoir le dernier mot.

« De beaux lendemains », de Russel Banks, mis en scène par Emmanuel Meyrieux. C’est au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, jusqu’au dimanche 26 juin.




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