La balade sauvage

Encore tout auréolé par « Tree of Life »,  véritable « chapelle Sixtine » du 21ème siècle ( comme l’a si joliment formulé mon collègue cinéphile de TSFJAZZ, Matthieu Beaudou, au sujet de la récente palme d’or cannoise),  nous voici maintenant prêt à succomber à  « La Balade sauvage », (« Badlands »)  premier opus de Terrence Malick qui ressort en salles ce 15 juin. Si « Tree of Life » constitue le sommet d’une filmographie définitivement supraterrestre par rapport à l’ordinaire cinématographique, « La Balade sauvage » en est certainement la déclinaison la plus poignante et la plus sensible,  un peu comme « La Plaisanterie » par rapport à « L’Insoutenable Légèreté de l’Être » dans l’oeuvre de Milan Kundera.

On est en 1974, en plein âge d’or du road-movie… De « Easy Rider » à « Alice dans les Villes », en passant par « Macadam à deux voies », il n’est alors question que de voyage et de fuite face aux convenances en tous genres. C’est dans ce contexte que Terrence Malick reprend la trame de « Bonnie & Clyde » mais en la dépouillant de son vernis urbain et survolté. Ses deux desperados, un éboueur doté d’un physique à la James Dean et une collégienne curieusement détachée de tout, ne semblent poursuivre aucune véritable destination, si ce n’est l’errance pour l’errance dans les paysages verdoyants puis les grandes plaines désertiques du Dakota du Sud en face des montagnes du Montana…

La relation amoureuse entre ces deux là obéit à la même désincarnation presque asexuée, bien qu’on les sente sincèrement épris l’un de l’autre. C’est essentiellement le recours à la voix off, que Terrence Malick va déployer par la suite dans un registre de moins en moins neutre et de plus en plus symphonique, qui accentue cette distanciation, y compris à travers les nombreux meurtres qui jalonnent le récit et que le cinéaste filme de manière très froide, très sèche, sans excès de violence et parfois même sans réelle justification, comme pour mieux signifier que pas l’ombre d’un remords ne vient tarauder les deux protagonistes.

Terrence Malick nous donne à voir, en vérité, des égarés laissés en bord de route de ce fameux rêve américain dont ils n’effleurent que le grand vide (on retrouve plus ou moins cette thématique dans « Tree of Life »). Absents vis-à-vis d’eux-mêmes, ce n’est qu’en étant plongés dans des paysages naturels édéniques (une cabane en forêt) ou grandioses que les deux amants semblent échapper à leur barbarie intérieure, à l’image de ce slow qui les réunit un soir sur l’air de « Blossom Fell », de Nat King Cole

Pour le reste, c’est une merveilleuse comptine au xylophone,  « Poetica Musica », de Carl Off (réadaptée plus tard dans « True Romance ») qui accompagne cette mortelle randonnée magistralement interprétée par deux comédiens qui faisaient alors leurs débuts à l’écran: Martin Sheen, le futur allumé d’ « Apocalypse Now », avec sa voix de basse que Terrence Malick instrumentalise dans tous les sens du terme, et Sissi Spacek, dont Brian de Palma allait prolonger deux ans plus tard le charme inquiétant dans « Carrie ou le bal du Diable »

« La Balade Sauvage », de Terrence Malick (Reprise en salles le 15 juin)




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