Maudite révolution !

Un phare ou un leurre, la Révolution française ? Dans la nuit coloniale, ils sont nombreux à passer de l’un à l’autre versant. Beaucoup ont en tête, certes, cette Déclaration des Droits de l’Homme et cette Marseillaise aux couleurs si vivement universelles, ce mépris des puissants face à des paysans jugés « arriérés, superstitieux, violents et parlant mal le Français » -la formule revient comme un leitmotiv dans la pièce- ou encore le célèbre « Périssent les colonies » de Robespierre. Autant de raisons d’engager d’autres combats, libérateurs et émancipateurs.

Mais que faire de cette même Révolution lorsque ceux qui s’en réclament corrompent son message, muselant dans le sang des soulèvements nationaux et sociaux, « civilisant » à la baïonnette et faisant déferler ces « missionnaires armés » contre lesquels Robespierre n’avait pourtant pas de mots assez durs? Faut-il le qualifier de trompe-l’œil, ce message de l’an 89, lorsqu’il vient ainsi ornementer les crimes d’une République raciale et soumise aux possédants?

C’est un brillant universitaire, Olivier Tonneau, ancien candidat de La France Insoumise aux législatives, qui revisite cette thématique sous l’égide de figures qui lui sont chères: Toussaint Louverture et Aimé Césaire, Kateb Yacine et Thomas Sankara. Avec le renfort de trois comédiens inspirés (Sabrina Manach, Sophie Tonneau et Yves Comeliau, de la Compagnie Tabasco) qui campent plusieurs rôles, un même fil rouge, si on peut dire, relie les paysans de 1789, les « Jacobins Noirs » de 1804, les noyés et les massacrés d’octobre 61 à Paris ou encore les Burkinabés qui vont transformer l’ex-Haute-Volta en « pays des hommes intègres », la traduction en français de Burkina Faso…

Lecture binaire ? Pas tant que ça… L’encarté insoumis semble ainsi avoir les yeux de Chimène pour l’idole de Manuel Valls, ce cher Clémenceau, même s’il prend soin de rappeler que le fervent détracteur de Jules Ferry dans le débat sur les colonies n’hésita pas, une fois au pouvoir, à faire tirer sur des ouvriers en grève et sur des Marocains en lutte. Autre moment surprenant, le vénérable Hugo pris la main dans le sac, plus d’un siècle avant le discours de Sarkozy à Dakar, décrétant lui aussi que « l’Afrique n’a pas d’histoire » ! D’avantage contextualisée (c’était lors d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage), la séquence aurait été encore plus savoureuse.

Ainsi vogue le souvenir des tribuniciens d’autrefois. Et pourtant, niveau émotion, ils n’arrivent pas tout à fait à la cheville de la jeune héroïne du récit, Nedjma la rebelle qui a emprunté son prénom à un immense auteur kabyle, Nedjma qui devant sa prof  ne jure que par Robespierre et fait semblant de ne pas savoir ce que l’on fête le 8 mai 1945 puisque ce jour-là il y eut aussi Sétif, Nedjma sous le regard amoureux du narrateur de la pièce, ancien camarade d’école incapable à l’époque de faire le lien avec cette fille d’immigrés puisque les séparait le contenu même des manuels d’histoire, ce qu’on y enseignait, ce qu’on dissimulait… Au-delà de sa densité historique, Maudite révolution ! esquisse avec finesse la dramaturgie d’une rencontre manquée.

Maudite révolution ! Olivier Tonneau et la Compagnie Tabasco, au Théâtre de Nesle, à Paris, jeudi 13 et dimanche 23 septembre.





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