Lèvres de pierre

Vertiges, mode d’emploi. En mettant en parallèle l’ascension de l’infâme Pol Pot au Cambodge et son propre itinéraire de jeune Canadienne initiée à la radicalité politique et féministe, l’auteure de Lignes de faille s’est probablement demandée dans quoi elle s’embarquait. Allait-elle tenter, au détour d’un voyage en pays khmer qui l’a profondément remuée, un improbable « Madame Bovary, c’est moi » autour de l’une des pires créatures du 20e siècle?

De fait, le jeu de miroir est trop bien ciselé pour se prêter à des simplifications outrancières. Dans son récit sur la fabrication d’un monstre, le propos de Nancy Huston s’avère moins empathique que psychanalytique, et ce serait lui faire un bien plus vilain procès encore que de lui prêter une quelconque assimilation entre Khmers rouges et féministes ultra. L’idée de départ est toute autre. Elle se déplie sur d’étranges réminiscences et autres échos singuliers entre la formation de Saloth Sâr, cet Homme nuit qui ne s’appelait pas encore Pol Pot, et celle de Dorrit, le double littéraire de l’auteur déjà rencontré dans Bad Girl.

Tous deux ballotés, chacun à leur manière, et réduits à un moment de leur parcours à l’état de jouet sexuel. Tous deux passés par Paris, ses caves (le futur Pol Pot découvrant Sidney Bechet, il fallait oser…) et son environnement crucial dans l’émergence d’une psyché politique. Tous deux animés, enfin, par ce fameux sourire aux lèvres de pierre qui figure sur les statues du Bouddha, sourire trompeur, sourire-carapace grouillant dans son opacité même d’on ne sait quels ressentiments…

Vers la fin de son adolescence, l’Homme nuit fait partie d’une tournée théâtrale, comme Dorrit. On imagine mal, en revanche, la jeune Canadienne méditer comme le futur tyran devant les colonnes à faisceaux du site d’Angkor où la troupe s’est aventurée: « En pénétrant dans tes yeux et ton esprit, les structures de pierre semblent se recristalliser dans son sang ». Il n’y a pas que son âme, d’ailleurs, qui s’endurcit, à l’instar de cette érection hasardeuse en pleine réunion de cellule du PCF, à Paris, où est votée l’exclusion d’un adhérent. Sexualité subie, puis dévoyée…

Dorrit emprunte d’autres méandres. Habitée par des siècles de violence masculine alors qu’elle rédige son premier article féministe, elle vogue, certes, sur les mêmes « ruisseaux de colère » que ceux de l’Homme nuit brodant sur les jacqueries d’autrefois après avoir lu un livre sur la Révolution française. Pour le reste, son nombrilisme apparent permet surtout à Nancy Huston d’évoquer d’autres traits d’union avec ce qui se trame à Pnom Penh: Doritt anorexique et membre des Weight Watchers au moment même où les Khmers rouges affament leur peuple, Doritt passant quelques années aux États-Unis alors que l’Empire vient d’exporter la guerre du Vietnam au Cambodge, Doritt dont le père, justement, travaille dans une usine produisant des pièces pour les bombardiers B-52 qui dévastent toute une région…

Si loin, si proche. Audacieuse et lucide, la plume de Nancy Huston travaille ainsi la plus improbable des interactions pour montrer justement ce grand écart destructeur Orient/Occident, entités incommensurables alors même que l’une a été en partie façonnée par l’autre et que l’autre a fait comme si toutes ces rivières de sang , au Cambodge comme ailleurs, ne la concernaient pas. Passerelles et fossés, même continuum… Sur ce sillon toujours fécond, Lèvres de pierre nous captive jusqu’à la dernière page.

Lèvres de pierre, Nancy Huston, Actes Sud.




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