Tu t’appelais Maria Schneider

Lueurs, éclats brisés et raccords d’une infinie finesse. Dans l’art de se rendre disponible à l’égard de son sujet, Michel Schneider avait consacré naguère un récit d’anthologie à Marilyn Monroe. On espérait bien que sa fille, Vanessa, grand reporter au Monde, retrouve pareille intensité de regard en évoquant l’odyssée tout aussi mythique et tragique de sa cousine, Maria Schneider, l’inoubliable Jeanne du Dernier Tango à Paris.

Malaise en vue, hélas, avec ce sentiment dont on n’arrive pas à se défaire, celui de voir Vanessa Schneider surfer sur la vague #MeToo comme si elle avait attendu 2017-2018 pour se découvrir une cousine. Ce livre, elle avait certes l’intention de l’offrir à Maria Schneider de son vivant et en croisant leurs deux plumes. Sauf que la comédienne a été emportée par un cancer il y a déjà sept ans. N’était-il pas possible de lui rendre hommage plus tôt, et n’y a-t-il pas rétrécissement de focale à embrigader une personne si indomptable sous la bannière des femmes blessées?

De fait, sous les joliesses d’écriture, le tutoiement artificiel et les anaphores paresseuses (« Tu danses et tu rêves d’Amérique. Tu danses sans savoir ce que tu vas faire le lendemain »…), le lecteur perçoit l’aigreur. Principale cible, Bernardo Bertolucci, mais n’a-t-il pas déjà été cloué au pilori pour cette scène de viol simulé dans le Dernier Tango…? On ne va pas refaire, ici, le débat sur le gouffre moral qui peut surgir entre un chef d’œuvre et son making-of  -du moins quand celui-ci est porté à la connaissance du public. On observera néanmoins qu’au rayon des mythes intouchables, Vanessa Schneider épargne Marlon Brando, l’autre mâle destructeur du Dernier tango... Il aurait lui aussi, paraît-il, été traumatisé par Bertolucci !

Un autre bonhomme ressort passablement abîmé: Daniel Gélin, le père absent, marié avec une femme qui n’était pas la mère de Maria Schneider. Ici, l’aigreur file faire un tour dans les colonnes de « Voici »: « On raconte qu’il prend de la drogue, qu’il ne se contente pas de séduire les femmes, qu’il couche aussi avec des hommes »… Et puis quel noceur ! Un vrai « bambochard » qui « mène une vie de patachon sous ses airs de gendre idéal »

Broyée par un « tango », par la drogue et peut-être aussi par une généalogie bordélique sur laquelle l’auteure épilogue trop longuement au risque d’oublier son sujet principal (c’est là où Vanessa Schneider contrevient à cet impératif de « disponibilité » évoqué plus haut…), Maria Schneider avait pourtant connu des moments de bonheur. Tourner avec Antonioni, par exemple, mais pour évoquer cette parenthèse heureuse que fut Profession Reporter, la romancière-journaliste ne trouve pas le ton juste.

Elle se permet en revanche de qualifier de « maladroits » les mots de Brigitte Bardot qui paya les obsèques de l’actrice et qui voyait dans son parcours celui d’une personne « livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait ». Mais pour creuser cette piste-là, sans doute moins accrocheuse que celle du tango dévastateur -à moins qu’elle ne la complète- et qui renvoie à l’incompétence viciée de toute une génération de cinéastes incapables de proposer de grands rôles à une comédienne d’exception, il nous faudra un autre livre.

Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider (Grasset)





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