Chien-Loup

Carrure carrée, profil broussailleux, timbre de voix hésitant… Tout en pudeur et en authenticité, Serge Joncour fait partie de ces romanciers qui ne se la racontent pas, comme ses personnages. Il s’est pourtant forgé, au fil du temps, un cercle conséquent de lecteurs sensibles à une sorte de grâce poétique aussi discrète que poignante au gré de récits oscillant entre ruralité et quête de soi.

On se souvient encore comment le soleil tapait si mélancoliquement dru dans L’Amour sans le faire, chronique douce-amère de deux solitudes dans une ferme familiale du Lot. Avec Chien-Loup, il prend à nouveau le maquis, et le soleil tape encore plus fort. Sur les hauteurs du village d’Orcières, au cœur de cette région du Quercy que l’auteur affectionne tant, un couple de bobos parisiens en quête de déconnection (elle, surtout, Lise. Frank, son mari, a été obligé de suivre…) prend possession d’un gîte sans wifi et cerné par une végétation anarchique.

Seul raccord au monde extérieur, un vieux transistor doté d’une seule fréquence. Quand y résonne le Saravah ensorcelé de Baden Powell, l’endroit transpire la jungle. Rien d’étonnant, dés lors, que l’irruption d’un chien sans collier chez les nouveaux venus. Drôle d’animal, à la fois féroce et affectueux, faussement joueur et porteur d’on ne sait quel lien immémorial avec une autre époque, celle de 14-18, lorsque sur les hauteurs d’Orcières un dompteur allemand et ses fauves détraquaient l’humeur de tout un village déserté par les hommes partis au front.

Serge Joncour alterne les deux timelines avec brio. Sa peinture d’un village coupé du monde (comme un gîte sans wifi un siècle plus tard…) nous emporte par sa densité, à l’instar du chapitre d’ouverture où des aboiements de chevreuils annoncent des temps apocalyptiques. L’auteur veille parallèlement à ensauvager son personnage masculin de 2018 que son métier de producteur à l’ancienne expose à la rapacité de ses deux jeunes associés, prêts à pactiser avec Netflix.

Et si le chien-loup du récit participait du même coup d’un autre pacte, questionnant l’animalité de chacun (y compris lorsqu’on se targue de ne pas manger de viande…) et synthétisant la rencontre inattendue, ici, entre Giono et le Délivrance de John Boorman ? Haletante randonnée que ce récit qui vous emmène d’estive en igue et où, au passage, on apprend que la nuit les yeux des renards « luisent d’une teinte orange, acide, alors que les pupilles des lièvres tirent vers le rouge et que celles des chevreuils sous la lune paraissent bleues ». Les chiens, eux, « baladent leurs yeux bleu-vert ». Bon pied bon œil, voilà bien un roman incontournable.

Chien-Loup, Serge Joncour, Flammarion. En librairie ce 22 août. Coup de projecteur avec l’auteur, le mardi 28 août, sur TSFJAZZ (13h30)




Les commentaires sont fermés.