Les Quatre Sœurs

Ces lignes ont été écrites à l’avant-veille de la disparition de Claude Lanzmann à l’âge de 92 ans. Les Quatre Sœurs, diffusé sur Arte en janvier 2018, sorti en salles ce mercredi, aura été son testament.

De simples rushes on peut faire un chef d’œuvre. Il faut du moins s’appeler Claude Lanzmann, avoir signé ce monument du genre humain qu’a été Shoah et puis y revenir, reprendre ce qui avait été laissé de côté au moment du montage et tendre à nouveau le fil puisque de cette barbarie-là prenant sa source au pays de Goethe et de Beethoven, nous ne ferons jamais le tour.

Au regard d’autres « annexes » (Le rapport Karski, Le Dernier des Injustes…) déjà exhumées sur grand écran, Les Quatre Soeurs soulève en même temps une question inédite, celle du genre: comment se fait-il que ces entretiens au féminin pluriel d’une heure chacun (1h30 pour le premier) n’aient pas trouvé leur espace plus tôt ? Certes, deux des quatre survivantes s’exprimaient déjà dans le film de 1985, mais leurs paroles n’étaient que très partiellement restituées. De fait, à l’époque, Lanzmann n’avait qu’une chose en tête: le modus vivendi de l’extermination. Dans ce contexte, Shoah était d’abord une affaire d’hommes.

D’où cette impression étrange, fascinante et bouleversante d’un reflet inversé. Autrefois hors-champ, ou presque, des survivantes se tiennent à leur tour au bord du trou noir. Elles ont été filles, mères, amoureuses… C’est une autre langue face aux mêmes abysses. La sombre clarté de leur phrasé, la manière avec laquelle elles se raccrochent à ce qu’elles peuvent -un accordéon, une poupée, un carnet noir- tout cela donne à leur récit une autre dimension. Leur pudeur, également… L’une d’elle invoque une maladie des yeux pour expliquer ses larmes. Une autre cache ses silences dans un chemisier rouge écarlate. Et puis il y a le regard que leur porte Claude Lanzmann

Un regard emprunt de douleur et de tendresse, mais aussi d’une extrême acuité face à d’éventuelles approximations. Un regard-effraction, un regard-séduction… « Je veux juste vous rendre nerveuse pour que vous perdiez le contrôle », entend-t-on au début de l’un des entretiens… La caméra s’occupe du reste. Elle vibre, elle embellit. « Je regardais tes films, et je pensais aux visages de femmes chez Bergman », écrit Arnaud Desplechin dans le dossier de presse qui accompagne le film.

Elles vont nous hanter, désormais: Ruth Elias se couvrant d’un châle noir lorsqu’elle évoque son face-à-face avec l’infâme Mengele, la si terrienne Ada Lichtman revenant sur sa déportation à Sobibor sous le regard broyé de son époux, Paula Biren toute en intensité et en refus de culpabilité après avoir participé à la police juive du ghetto de Lodz, Hannah Marton si digne et si fragile dans ce récit inouï du seul convoi de Juifs épargné par Eichmann contre de l’argent…

Aujourd’hui disparues et bien qu’elles n’aient entre elles aucun lien de parenté, Claude Lanzmann enrobe leur souvenir d’un titre-épitaphe à la Tchekhov, Les Quatre Sœurs. Par la même occasion, il leur dédie le film d’une âme-frère.

Claude Lanzmann, 27 novembre 1925-5 juillet 2018.

,




Les commentaires sont fermés.