Paul Robeson, un homme du « Tout-monde »

Passage culte dans le dernier James Ellroy, Perfidia: Paul Robeson en concert, à L.A., juste avant Pearl Harbor. « Un Noir américain étiqueté de gauche et qui plait aux snobs va bientôt entrer en scène et valider notre goût exquis de gens éclairés »... De fait, Ellroy ironise d’avantage sur le public de Robeson que sur l’artiste lui-même, ce « grand noir à la voix de basse profonde » faisant résonner « une complainte d’esclave chantée par un artiste de premier plan »

Autre optique au musée du quai Branly-Jacques Chirac. Face à l’ampleur d’une vie et à la méconnaissance dont elle fait l’objet en France, Sarah Frioux-Salgas a privilégié à juste titre une installation en fragments. De l’acteur, chanteur, militant de la cause noire et communiste déclaré, elle retient déjà qu’il a été la première « star » noire des industries culturelles. Et aussi son détracteur. Les stéréotypes avilissants d’Hollywood, Robeson s’en dégage. Sur scène, il réinvente Othello (« Une tragédie de l’honneur plutôt que de la jalousie », dira-t-il..), et lorsqu’il rechante son fameux Ol’ Man River, il y ajoute un I must keep fightin’ qui nous éloigne du chant de résignation.

Dans sa critique des industries culturelles, Paul Robeson n’épargne pas le jazz à un moment où cette musique atteignait le climax du « mainstream ». Il n’en incarne pas moins les prémisses d’un « swing sacré », à l’instar du bel hommage que lui rend Raphaël Imbert dans son disque, Music is my Hope. Sacré et déchristianisé à la fois. Chez Robeson, le Negro Spiritual exprime en tout premier lieu l’émancipation, tout comme les chants ouvriers, ballades irlandaises et autres protest-songs de la Guerre d’Espagne dont il fait son miel.

Hors-sujet, le fils d’esclave ? Rien n’est moins sûr, surtout lorsqu’on découvre dans l’expo ces Afro-Américains engagés aux côtés des Républicains espagnols au sein de la brigade Abraham Lincoln… Autre moment fort, le voyage à Moscou, en 1949. Il demande à voir ses amis anti-fascistes. Staline les a liquidés. Le grand baryton chante alors un hymne résistant en yiddish effacé de l’enregistrement final, comme l’indique Nicole Lapierre dans son vibrant Causes communes: Des Juifs et des Noirs.

Pas si aveugle qu’on l’a dit, le lauréat du prix Staline 1952, mais avait-il vraiment le choix des armes, seul face au Ku Klux Klan lors d’un concert la même année, puis privé de passeport sous le maccarthysme ? Le Noir et le Rouge dans un seul « Tout-monde » -beau titre d’expo emprunté à Glissant- ça « cristallise » autrement que chez Stendhal. Surtout chez celui qui a incarné, y compris dans des formats musicaux académiques, l’artiste comme conscience, droit dans ses convictions et rebelle à tout reniement.

Paul Robeson, un homme du « Tout-monde », musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris (jusqu’au 14 octobre). Podcast TSFJAZZ, Les Lundis du Duc du 25 juin, avec Sarah Frioux-Salgas, Raphaël Imbert et Yannick Séité.




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