Earth & Heaven

Le Messie qui marche sur l’eau en couverture du double CD, l’explication de texte artificiellement binaire (le versant terrien, paraît-il, du premier disque, le caractère plus onirique du second…), le raccord avec l’anti-trumpisme ambiant… Autant dire que le marketing afférent au succès de Kamasi Washington a de quoi irriter. Savourer un disque, heureusement, rend sourd à tout élément de langage. Surtout à l’écoute d’une musique toujours plus embrasée, luxuriante et contemporaine.

Comment s’étonner, dés lors, que le saxophoniste californien trône sereinement, désormais, au sommet de la planète jazz ? « Taille patron », titrait Jazz News… Après le coup de tonnerre The Epic, la déferlante Earth & Heaven, l’impression d’une machine de guerre à chaque titre, tant au niveau du jeu que des arrangements, avec ce son de saxophone débridé qui parvient à ne jamais se noyer malgré des macro-textures orchestrales à la Mancini faisant la part belle à des orgies de choeurs, de cordes et de cuivres.

Comme pour The Epic, certains diront que Kamasi Washington n’invente rien, qu’un Sun Ra ou un Pharoah Sanders ont su eux aussi, dans une vie antérieure, débrancher la sourdine d’un jazz conventionnel en optant pour un lyrisme aussi déjanté qu’enfiévré. Sauf que Kamasi Washington ne reprend pas les vieilles recettes, il les cannibalise au travers d’un grand mix afro-funk dont il a le secret. Il est au jazz ce que Tarantino est au 7e art, recyclant et inventant dans le même mouvement, frôlant le grand guignol tout en faisant suffisamment preuve de maîtrise et de distance pour s’en affranchir. Emphase ? Grandiloquence ? Non, plénitude.

Avec le renfort des claviéristes Cameron Graves et Brandon Coleman, tous les exploits, dés lors, sont possibles: rebooster le générique d’un film de Bruce Lee (Fists of Fury), ressusciter Freddie Hubbard (Hub-tones), oser la pastorale en mode gospel (Journey) ou intergalactique (The Space Travelers Lullaby), allier densité et mélancolie (Tiffakonkae), surfer sur une ambiance cocktail à la Uri Caine (Testify et Song for the Fallen) dans la belle lignée des directions musicales suggérées par le EP apéritif Harmony of Difference, ou encore terminer sur un cantique façon Carmina Burana (Will You Sing)…

L’inventaire a valeur de  programme pour les années à venir. D’avantage, sans doute, que le gadget du 3e disque caché qui tient lieu de post-scriptum indolore à ce double album ravageur. Encore un « élément de langage » dont Kamasi Washington peut fort bien se passer.

Earth & Heaven, Kamasi Washington (Young Turks)




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