Les Routes de l’esclavage

Voilà un documentaire qui fera date. Porté par une ampleur, une ambition et une perspective qui déjouent tous les stéréotypes, Les Routes de l’esclavage a valeur de fresque. On n’est pas trop étonné d’y retrouver, parmi ces initiateurs, Fanny Glissant, la nièce du grand Édouard qui n’hésitait pas, si l’on en croit une récente biographie, à braver les bien-pensants en affirmant que la mémoire de l’esclavage était autant l’affaire des descendants d’esclaves que celle des descendants de leurs maîtres.

Sans doute voulait-il dire par là, comme le souligne l’historien américain Vincent Brown dans le documentaire, que cette mondialisation de la violence qui a causé au fil des siècles la mort de 50 millions d’Africains reflète d’abord l’histoire de l’inégalité des hommes. C’est à ce titre qu’elle est notre héritage et notre combat commun, avec un premier volet qui nous plonge 15 siècles en arrière, en pleine expansion arabo-islamique. De Bagdad à Bamako, les auteurs replacent cette traite transsaharienne longtemps occultée dans le contexte des empires en quête de bras à une époque où il n’y a pas de pétrole et où « la couleur de la peau importait peu », selon l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. Ironie de l’Histoire, c’est un Arabe qui mène, en 869, la rébellion des Zanjs, ces captifs venus du Mozambique, de Tanzanie et de Somalie.

Changement d’échelle avec la traite transatlantique. En trois siècles, 13 millions d’Africains vont être déportés alors que la première traite, étendue sur douze cents ans, avait réduit en captivité 9 à 12 millions de personnes. Deux éléments vont jouer un rôle d’accélérateur:  la montée en puissance du Portugal qui soumet les « Sarrasins » de Guinée au travail forcé avec la bénédiction du pape Nicolas V en 1454, et surtout l’essor du capitalisme au travers d’un système bancaire et d’assurances qui va montrer sa redoutable et criminelle efficacité au 17e siècle, la City et la Loyd’s travaillant de concert.

Entre-temps, les « conquistadors » ont franchi l’Équateur. Ils transforment le minuscule Sao Tomé en laboratoire de la plantation sucrière avant que ce « modèle » ne soit transplanté au Brésil, aux Caraïbes et aux États-Unis. Dans une telle optique où la lecture économique de l’esclavage prime sur l’approche morale, Lincoln et les champs de coton de Louisiane sont pour ainsi dire ravalées au rang de sous-chapitre. De fait, la théorie des races va conforter un système déjà établi et vicié par le rôle de soutier des Blancs joué par une certaine aristocratie noire dans le commerce des esclaves.

Fanny Glissant, Daniel Cattier et Juan Gélas n’ont plus dés lors qu’à dérouler la pelote de la colonisation en montrant comment elle a poursuivi la logique de la traite alors que dans leur intérêt économique bien compris, les grandes puissances européennes s’empressaient de passer à un autre mode d’exploitation. Diffusé début mai sur Arte et France Ô, Les Routes de l’esclavage s’offre encore un mode replay jusqu’à la fin du mois. On ne saurait se lasser, effectivement, de découvrir et redécouvrir cette œuvre de salubrité publique.

Les Routes de l’esclavage, Fanny Glissant, Daniel Cattier, Juan Gelas, Fanny Glissant. 4 films de 52 minutes. En replay sur Arte jusqu’au 29 juin.




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