Trois visages

On était ressorti un peu claustrophobe de Taxi Téhéran avec sa caméra fixée au compteur et sa facture pour le moins rudimentaire. Trois visages change la donne. Toujours au volant, certes, Jafar Panahi a la possibilité, enfin, de sortir de son véhicule tout en privilégiant, cette fois-ci, grands espaces et longues distances avec à l’arrivée bien des surprises, à commencer par cette manière de localiser la quête de liberté des femmes iraniennes au cœur d’un arrière-pays montagneux.

C’est dans une zone reculée du nord-ouest, près de la frontière turque, que le metteur en scène devenu la bête noire des mollahs est allé s’oxygéner. Jouant son propre personnage, il escorte une célèbre comédienne de séries TV, Behnaz Jafari (jouant son propre rôle elle aussi…), venue vérifier sur place l’authenticité d’une vidéo macabre autour d’une jeune villageoise accusée de tous les maux parce que voulant faire du théâtre. Un troisième visage, celui d’une ancienne chanteuse-actrice du temps du Shah qui vit en recluse, complète le tableau.

C’est une ballade en zigzags, à l’instar des sentiers tortueux empruntés par son 4×4, que nous propose le réalisateur iranien. Qui est cette Marziyeh présumée suicidée sur Instagram avant de s’évanouir dans la nature ? Que penser de ces villageois si affables au premier abord mais qui n’en pensent pas moins lorsqu’ils voient débarquer chez eux un couple de citadins ? À quoi ressemble, enfin, cette fameuse Shaharzad qu’on ne voit que de dos ou alors en ombre chinoise, relique pestiférée de l’Iran d’avant la Révolution ?

Toute en fluidité et en agilité, la mise en scène alterne différents registres d’images -du smartphone à l’invisibilité subie- dans l’évocation de ses trois héroïnes. Elle instille aussi des traits d’humour salvateurs: la vieille femme qui a déjà creusé sa tombe, le type qui a conservé le prépuce de son fils circoncis et qui veut en faire un porte-bonheur itinérant, le taureau plus trop fringuant alors qu’il était prêt à féconder en l’espace d’une nuit une dizaine de génisses… Le regard de Jafar Panahi sur les travers d’une société ancestrale instrumentalisée par les islamistes est à la fois tendre, sévère et malicieux. Inventif, également, à la mesure d’une ingéniosité qui compense avec brio l’économie de moyens à laquelle l’astreint son statut d’opposant.

Trois visages, Jafar Panahi, prix du Jury au festival de Cannes (Sortie en salles ce mercredi)




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