Une certaine rencontre

Réputé pour le commercial mais non moins sensuel Un Été 42, Robert Mulligan possède le pedigree des cinéastes à réhabiliter d’urgence. Ses héros, peut-on lire dans 50 ans de cinéma américain sous la plume de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, « sont des solitaires, des individus déphasés par la société et qui, souvent, ne voient cette société qu’en réfraction ».

La preuve avec Love with a proper stranger (1963), sorti des limbes par Splendor Film et traduit en français sous le titre Une certaine rencontre. On y découvre un Steve McQueen carrément à contre-emploi. Déjà, il joue un jazzman ! Ok, on ne le voit guère swinguer vu ce qui lui tombe dessus, mais son job laisse plutôt rêveur. Plus surprenant encore, le profil adopté par le héros de La Grande évasion: engourdi, désabusé, poignant… Chevillé à une Natalie Wood toujours aussi vibrante, les voilà tous deux emportés par la foule dans un New-York qui n’a rien de glamour. Surtout quand la romance débute par un avortement.

Première scène d’anthologie. Elle n’attend rien à-priori de ce type gêné et vaguement rigolard qui lui a mis le grappin dessus, un soir, et qui fait semblant de ne pas la reconnaître. Elle n’attend rien de lui, sauf l’adresse d’une faiseuse d’anges en ces temps d’IVG prohibée. C’est avec une vraie délicatesse que Mulligan filme le rapprochement entre ces deux là, McQueen rattrapé par sa générosité, Natalie Wood en quête éperdue de dignité et d’autonomie, les bas-fonds des avortements clandestins, les carcans plus ou moins étouffants des familles immigrées italiennes…

Mais ce qui marque par dessus-tout, c’est la façon dont ces deux-là se cherchent, s’échappent et se trouvent, toute cette mélopée de silences et de maladresses, et puis aussi cette fuite en avant par rapport aux clichés sur le couple contemporain. Ce n’est pas seulement la quête du mariage idéal qui en prend pour son grade, c’est aussi le sentiment sirupeux, la rengaine de bastringue, le mythe du prince charmant alors qu’il n’y a pas plus repoussant, parfois, qu’un prince charmant. « C’est ça, l’amour? Des banjos et des cloches? »… Difficile de ne pas craquer quand Natalie Wood balance cette phrase.

Et encore plus difficile de pas avoir le sourire aux lèvres lorsque McQueen retourne à son avantage cet argument des banjos et des cloches dans l’ultime séquence, si lumineuse de légèreté, mais avec toujours ce zeste de mélancolie entre deux cadrages en clair-obscur. Une certaine rencontre est un bijou de cinéma américain. Repris en salles le 22 mai dernier, le film est encore à l’affiche à la Filmothèque du Quartier Latin. En attendant une sortie DVD digne de ce nom.

Une certaine rencontre, Robert Mulligan (Splendor Films)





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