Maurice G. Dantec. Prodiges & Outrances

« Je suis entré dans la police pour protéger la société de moi-même », écrit le narrateur de Villa Vortex. L’auteur du livre concevait-il ainsi son irruption en littérature ? De toute façon, il en était sorti peu à peu, Maurice G. Dantec, de la littérature. Insidieusement, puis outrageusement, débordé par ses rancœurs sous amphet’ et ses fourvoiements dans ce qui ne s’appelait pas encore la fachosphère.

On l’a tant aimé, pourtant… Dans une première biographie consacrée à l’écrivain disparu il y a deux ans, Hubert Artus rend d’abord compte d’un coup de foudre générationnel pour le diptyque inaugural : La Sirène rouge (1993) et Les Racines du mal (1995). À côté d’un James Ellroy passant au chalumeau la Cité des Anges, il y avait donc ce bad guy hirsute des années punk, ce rejeton de banlieue rouge vacciné contre les lendemains qui chantent. Sur fond de guerre des Balkans, Dantec projetait la mort d’une certaine idée de l’Europe à travers la rencontre entre un adulte et une fillette. Comme Wim Wenders avec Alice dans les villes.

Le magnétisme allait continuer à opérer, du polar à la SF. Qu’importe la gnose, la logorrhée et le tournis technologique, on chavirait rien qu’aux titres métalliques de ses odyssées: Cosmos IncorporatedMetacortex, Satellite Sisters… Des riffs de guitare, comme l’écrit Hubert Artus. Et puis le monde de Dantec, c’était le nôtre. Le choc des civilisations, que ça nous révulse ou non, nous sommes dedans. Et voguent tous ces apocalypses, ces prédateurs, ces hommes-machines. L’esprit bisounours, l’auteur de Babylon Babies l’avait en horreur. « Un bolide à rage et à haine », écrit Hubert Artus. Encore faut-il le maîtriser.

Que s’est-il passé pour que, comme le formule si finement son biographe, ce « geyser multidirectionnel crée ses propres vents contraires » ? L’auteur avance plusieurs pistes : deux ou trois gourous mal choisis à contrario des premiers soutiens (Jean-Bernard Pouy, Patrick Raynal), l’agression de  la femme de Dantec par un Musulman avec dans la foulée l’exil canadien, une plongée non contrôlée dans les limbes pré-fake news d’Internet, un certain goût du sur-jeu, également, avec cette manière d’en faire des tonnes au rayon atlantiste, islamophobe et catho intégriste. De fait, Maurice G.Dantec restera pathologiquement inapte à toute posture non belliqueuse: « Un romancier qui n’aime pas la guerre, disait-il, c’est un poète qui n’aime pas l’amour »

Rodait pourtant, on l’a esquissé au moment de sa mort, une tendresse non consumable dans la manière d’être et l’univers destroy de Dantec. Quelqu’un comme François Guérif, le patron de Rivages Noir avec lequel il tente un deal ultime, aurait peut-être pu la macérer. Il n’est plus resté, hélas, qu’un romancier-armoire, mort pour ainsi dire de son vivant, spectre livide de l’ex-rock-star remplissant La Cigale avec ses conférences avant de désagréger son propre lectorat. Un auteur essentiel, une bien triste vie… Il nous faut composer avec l’admiration et l’amertume.

Maurice G.Dantec. Prodiges & Outrances, Hubert Artus (Éditions Séguier). Coup de projecteur avec l’auteur, mercredi 13 juin, sur TSFJAZZ (13h30)






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