Reprise

Il cherche une femme, ou au moins un prénom. Dans Reprise (1997), Hervé Le Roux entreprend une sacrée quête mémorielle en essayant de retrouver une jeune ouvrière de Saint-Ouen entourée de syndicalistes lors de la reprise du travail aux usines de piles Wonder en juin 1968. « Non, je ne rentrerai pas, balance-t-elle à ceux qui lui disent qu’il faut savoir terminer une grève, je ne mettrai plus les pieds dans cette taule, c’est trop dégueulasse ! »…

Filmé à l’époque par des étudiants en cinéma, le plan-séquence resurgit façon puzzle. Reprise en ré-assemble à peu près tous les morceaux, tous les personnages de la scène, sauf qu’il manque une pièce. La principale. Elle, la belle et rebelle de Saint-Ouen qu’Hervé Le Roux avait peut-être toujours à l’esprit, l’an passé, lorsque son cœur cramponné à la précarité a lâché.

Autant dit qu’au moment où Reprise revient dans les salles, le mémorial se greffe au mémoriel. Il était tellement présent, le cinéaste, dans ce film… Son regard tout en délicatesse, son écoute en quête d’indices, son texte si magnifique en voix-off, tout cela fait partie de la mise en scène. Le reste emprunte au thriller. Où est-elle passée, la perdue de vue des usines Wonder? Cassette et mini-téléviseur en bandoulière, Le Roux rediffuse le petit film originel à ceux qui entouraient la jeune femme ou qui ont pu bosser avec elle.

À chaque fois, il en montre un peu plus, mais ça bloque. Le cégétiste de l’époque, le jeune gaucho, le type de la CFDT, l’élu local PCF venu délivrer la bonne parole en costard, l’ex-contremaîtresse qui, plus tard, cognera Bernard Tapie à coup de parapluie lorsqu’il reprendra les ateliers pour les fermer… Dans les tiroirs de leur mémoire, ce qui la concerne, elle, reste fermé à clé. N’aurait-elle été, dés lors, qu’une comédienne recrutée par les gauchistes au cœur de ce petit théâtre de Mai 68 dont certains ont évacué la complexité ?

Hervé Le Roux, lui, ne juge pas, tant son obsession va de pair avec son empathie envers tous les protagonistes: ouvriers et maîtrise, grévistes et non-grévistes, communistes et anticommunistes… De quoi exhumer dans la durée (3h12) tout un pan d’histoire avec son lot d’espoirs et de souffrances, du temps où l’on embauchait dès 14 ans des ouvrières que l’on souillait de noir et de manganèse, 10 heures par jour à la chaîne, avec seulement une pause de 10 mn pour aller aux toilettes.

Reprise est sorti au bon moment. En 1997, le cinéaste retrouvait des gens gonflés à bloc par le mouvement social de novembre-décembre 95. Au regard des coefficients de « marée populaire » actuels, on n’est pas certain que le contexte soit autant porteur. La quête, elle, demeure toujours aussi forte. « Elle n’a eu droit qu’à une prise, je lui en dois une deuxième », disait Hervé Le Roux au sujet de sa vestale de Saint-Ouen. Entre réel et fantasme, apparition et fantôme, désir romanesque et mémoire collective, nous lui en devons bien une troisième.

Reprise, Hervé Le Roux (à nouveau dans les salles ce 30 mai). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour (13h30), avec le producteur du film, Richard Copans.

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