Philip Roth, venin et tendresse…

Du roman national américain il avait exploré toutes les déviances, qu’elles soient religieuses, sociales ou politiques. Un vrai de travail de sape tant Philip Roth fut d’abord un orfèvre en démythifications et en anticipations. Donald Trump et ses préquels, il les flairait, il les subodorait… Un grand écrivain est d’abord un écrivain vaincu.

Mais c’est comme le serpent. La plume a déjà lâché son venin. Des morsures à la pelle, avec dans le viseur le glacis du Maccarthysme dans J’ai épousé un communiste, l’engrenage de la guerre du Vietnam avec Pastorale américaine ou encore les tartuffes du nouvel ordre moral dans La Tâche, ce récit incroyable centré sur un Noir se faisant passer pour blanc. Flanqué d’une vachère illettrée deux fois plus jeune que lui, le personnage principal, Coleman Silk, incarne tout ce qu’une certaine Amérique a voulu flétrir et souiller. « Vu de près, ce visage était talé et abîmé comme un fruit tombé de son étal et dans lequel les chalands successifs ont donné des coups de pieds au passage. »

Ce naturalisme acide et cogneur n’épargnait pas les siens. Dans Portnoy et son complexe, Philip Roth met en scène un jeune Juif qui confie à son psy à quel point il raffole de la masturbation. Scandale chez les rabbins. Dans Le Monde, Josyane Savigneau rappelle qu’il a fallu attendre les 80 ans de ce « mauvais Juif » pour que sa communauté considère en fin de compte, lors d’une cérémonie en son honneur à la synagogue de New-York, qu’il ne méritait peut-être pas le sort d’un Spinoza.

Autobiographie et fiction. Politique et sexualité. Avec ou sans Nathan Zuckerman, son double de papier en proie à tant de questionnements existentiels, l’auteur de Indignation aura surtout exalté les individualités atypiques face aux bien-pensants et aux atavismes communautaires. Parfois au risque d’un certain narcissisme, surtout quand le « je » supplantait le « nous ». On garde encore en souvenir le bien glauque et complaisant Exit le fantôme dédié aux ravages de l’impuissance et du cancer de la prostate.

C’est en se mettant paradoxalement dans la peau du gamin qu’il était à 7-9 ans que Philip Roth va signer le joyau absolu. Dans Le Complot contre l’Amérique, il imagine l’aviateur antisémite Lindbergh président des Etats-Unis en 1940 et l’inquiétude que la situation suscite dans une famille juive de Newark, sa ville natale. Plus tourmenté que féroce, le récit s’anime d’une tendresse malicieuse et poignante façon Radio Days, de Woody Allen, alors que jamais jusqu’alors cette plume rêche n’avait pris la peine de swinguer. Du Roth jazzy, en somme. Ça lui allait curieusement à merveille.

Philip Roth (19 mars 1933-22 mai 2018)




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