Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste

Une profusion, un flow visuel et sonore, une planète à lui seul… Disparu en juillet 2012, Chris Marker a laissé en héritage un univers ouvert à tous les trafics d’images et de médiums. Un univers curieusement cloisonné, en même temps, tel un musée imaginaire redoutable de par son appareillage technologique. Qui d’autre, mis à part Jean-Luc Godard, a pu ainsi déplier conscience et regard sur le monde au travers d’un tel jeu de miroirs ?

Consacrer une exposition à un « livre d’image » aussi conséquent n’allait pas de soi. Christine Van Assche, Raymond Bellour et Jean-Michel Frodon s’y sont attelés pour la Cinémathèque en procédant à des choix qui font sens. Ils donnent au visiteur l’impression d’un labyrinthe faussement désordonné, à l’instar du corridor d’entrée où des agrandissements de photos restituent l’intérieur parisien du dernier domicile de Chris Marker. Livres, cassettes VHS, ordinateurs… Ça grouille, ça s’enchevêtre. Entre l’oeil et la machine, ce n’est que le début d’une longue conversation.

Sept vies, et sans doute d’avantage encore, en modèlent les différentes stations: écrivain, réalisateur, monteur, mais aussi archiviste et graphiste, sans oublier le militant ou encore l’homme qui aimait les chats. Dans Les statues meurent aussi (1953), co-réalisé avec Alain Resnais, le spectateur s’initie déjà à des circulations vertigineuses, de l’exaltation de l’art subsaharien au pamphlet anti-colonial… L’artiste « nègre » devient boxeur, le boxeur se métamorphose en batteur de jazz. Sur son instrument, « il rend les coups que reçoit son frère dans la rue ».

Un homme court à mort après une femme sur la jetée d’un aéroport (La Jetée), le Japon se teinte d’images islandaises et africaines (Sans Soleil), des Rois mages bientôt dévalués apportent à leur peuple l’industrialisation, la réforme agraire et l’alphabétisation (Cuba Si)… Il y a aussi une âme russe chez Chris Marker: Lettres de Sibérie, Le Tombeau d’Alexandre… Cette partie de son œuvre aurait mérité une attention aussi dense que le tournant 68 qui, lui, est fort bien exploré.

On aime beaucoup, notamment, ce document sonore où, confronté à des ouvriers froissés par son « romantisme », le cinéaste-documentariste leur propose de se filmer eux-mêmes comme travailleurs et comme militants. C’est l’un des rares moments où l’on entend sa voix. Pas loin de l’esprit de 68, l’une des salles projette le sommet d’une œuvre: Le Fond de l’air est rouge. On n’y revient pas, sauf à redire que ce film de Chris Marker, comme La Maman et la putain, comme Salo ou les 120 jours de Sodome, représente une extrémité, une totalité et un infini du 7e art.

La dernière partie de l’expo délivre un aspect plus déroutant, même si on savoure par ailleurs plusieurs collages dont Marker a le secret. Pour le reste, c’est surtout CD-Roms, jeux vidéos, voyage en Second Life. Tant mieux pour l’ambiance oratorio New Age qui imprègne tant la balade. L’homme aux 7 vies y perd un peu, ceci étant, ce côté félin qui rayonne dans la fantaisie si exquise de l’un de ses derniers films, Chats Perchés. On y voit l’œil-caméra filer de manif en manif au creux des années 2002-2003. Soudain, cette banderole: « Faites des chats, pas la guerre! »…

Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste, Cinémathèque française (jusqu’au 29 juillet)




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