Miss Nina Simone

Migraineuse, alcoolisée et aussi liquéfiée que la piscine de sa villa où flottent des algues fétides, Nina Simone interrompt son agonie au contact de Ricardo, cet immigré philippin qui entre à son service quelques années avant sa mort, dans le sud de la France. Il sait si peu d’elle, mais de leurs deux solitudes germe une complicité dont Gilles Leroy a tiré un beau roman en 2013 en créant ce personnage d’homme à tout faire, asexué et pudique, auquel la diva décatie va confier ses failles, ses blessures et ses angoisses.

Sur la scène du Lucernaire, c’est Jina Djemba qui campe une Nina Simone à la fois entière et amputée, fêlée de toute part et surtout plus vibrante que jamais. Langage graveleux, blessures ouvertes… N’osez surtout pas la comparer à Billie Holiday ! Elle qui se revendiquait avant tout de la « musique classique noire », son modèle, ce serait plutôt La Callas.

Comédienne habitée (surtout avec une maman russe et un père camerounais!), Jina Djemba est également dotée d’une voix dont la tessiture mezzo-soprano ne cherche surtout pas à imiter le timbre transperçant de la chanteuse afro-américaine. Elle en ressuscite en même temps le groove assombri au travers de ballades (Black is the Color of My True Love’s Hair, Mr Bojangles) faisant écho à tout ce qu’a enduré l’interprète de Four Women dans l’Amérique ségréguée, machiste et mercantile. Une version rageuse de My Baby Just Cares For Me, ce tube que Nina Simone ne supportait plus de ressasser à la fin de sa vie, marque également les esprits.

La réussite du spectacle doit beaucoup à la mise en scène d’Anne Bouvier qui tire le lien entre la chanteuse et son intendant philippin vers le rituel initiatique. En témoigne cette scène magnifique où, dans l’obscurité, Ricardo apparait derrière le miroir sans tain de Nina, tel un maître de cérémonie peut-être moins homme-enfant qu’il en a l’air, surtout lorsque Valentin de Carbonnières lui prête une virilité ambigüe et inquiète qui n’était pas aussi manifeste dans le roman de Gilles Leroy.

Citons également Julien Vasnier, personnage à part entière de la pièce par les arrangements et les ambiances musicales qu’il prodigue à force de jongler entre cymbales, flûte traversière et piano à pouces. De quoi se laisser envoûter sans barguigner par cette Miss Nina Simone riche en émotions, surtout à l’approche de ce triste 21 avril 2003, il y a 15 ans, quand l’une des voix féminines les plus intenses de la Great Black Music s’est tue définitivement.

Miss Nina Simone, de Anne Bouvier et Jina Djemba, d’après le roman de Gilles Leroy. Théâtre du Lucernaire, à Paris, jusqu’au 2 juin. Coup de projecteur sur TSFJAZZ (13h30), ce vendredi 20 avril, avec la comédienne et la metteuse en scène.




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