Jean d’Ormesson était dans le bon camp…

Un butineur, un aquaboniste, l’élégance incarnée avec ce timbre de voix suave et suranné qui avait fait de mes deux rencontres avec lui un réel bonheur… Surtout au contact du vrai-faux réac qu’il était et dont on ne dira jamais assez à quel point, en se battant pour que Marguerite Yourcenar et Dany Laferrière entrent à l’Académie Française, il était dans le bon camp. Hommage à Jean d’Ormesson, décédé la nuit dernière. Voici ce qui avait été bloggé lors de la parution de Qu’ai-je donc fait (Robert Laffont), en octobre 2008.

J’ai longtemps pensé que Jean d’Ormesson était un vieux réac… Sans doute en souvenir d’une célèbre chanson de Jean Ferrat qui apostrophait en ces termes l’ex-éditorialiste du Figaro: « Ah monsieur d’Ormesson, vous osez déclarer qu’ un air de liberté flottait sur Saïgon avant que celle ville s’appelle Ville Ho-Chi-Minh » … Il était vraiment trop beau cet air de liberté, à l’époque, même si on s’aperçut après coup qu’ il ne correspondait guère à la triste réalité vietnamienne, quel que soit le nom de la ville. Qu’il est loin ce temps là alors que Jean d’Ormesson incarne aujourd’hui, avec tous les pétillements de ses 83 printemps, une élégance, une sagesse  et une grandeur d’âme qui ne forceront aucun respect tant l’empathie est naturelle lorsqu’on rencontre cet homme là.

Trois ans après Une Fête en larmes, exquis bréviaire d’un insatiable séducteur, Qu’ai-je donc fait se savoure avec autant de bonheur: « On dirait que je colle à moi et que nous nous confondons.  J’ai beau crier très fort que cette compagnie n’est pas, et de très loin, de celles que je préfère, autant pisser sur un violon » … Le livre foisonne de la sorte,  découpé en de très courts chapitres qui portent l’art de l’épure à son firmament. L’auteur n’a même pas voulu s’embarrasser d’un point d’interrogation au niveau du titre de l’ouvrage. Il est comme ça, Jean d’Ormesson, ce n’est pas vraiment du je m’en foutisme, ce serait plutôt une sorte d’ « aquoibonisme »

« Qu’ai-je donc fait », effectivement, comme une manière de « A quoi bon ! »… Je n’ai été ni Goethe, ni Châteaubriant, nous dit Jean d’Ormesson, mais je n’en conçois pas une si grande mélancolie, et j’ai connu moi aussi les souffrances de l’écriture… J’ai butiné, certes, mais moins qu’on l’a dit, et si les chapitres de mon livre, dans leur brièveté assumée, suggèrent un parcours en fragments, je n’en ai pas moins conscience d’une certaine unité dans ma vie.

Il s’écoute comme il se lit, Jean d’Ormesson… Le timbre de sa voix, plus chuchoté peut-être que lors de notre dernière rencontre, n’a rien perdu de sa rieuse suavité. La prose de l’académicien a gardé cette même humeur joyeuse à travers laquelle il enrobe ses tourments tout en semblant se dérober, parfois, à des introspections trop arides… enrober, se dérober… Il est comme ça, Jean d’Ormesson.

Et puis comme il a en face de lui quelqu’un qui a trop écouté Jean Ferrat, eh bien il se lâche dans le genre rebelle… Vous savez que j’ai adhéré au Parti communiste quand j’étais à l’Ecole normale ? On le regarde, ébahi… On se souvient que dans Qu’ai-je donc fait, il s’étend longuement sur ses amis trotskystes. Et puis il est inénarrable dans sa façon de s’affranchir de ses origines à particule… Alors oui, on le croit…. Drôle de rebelle que ce d’Ormesson là, mais on l’imagine sans peine assoiffé de voyages et d’aventures comme autant de modes d’emploi pour fuir un milieu étriqué, convenu et bien trop étroit pour une vocation à ce point vagabonde. « Ce qui me tourmentait, écrit-il, c’était que le monde se mettait à ressembler à ces jeunes femmes trop faciles qu’il ne vaut plus la peine de conquérir »

Il lui en est quand même resté quelque chose, de ces origines. Cette intonation désuète, ce « parler français » comme de moins en moins de personnes le parlent.« C’est comme la syphilis, vous savez, dit-il au micro de TSFJAZZ, on n’en guérit jamais complètement »…   Il est comme ça, Jean d’Ormesson, et ce se serait scandale que de nous le soustraire à ces affreux temps de crise, de krach et de récession carabinée auxquels il oppose, ultime pichenette et jolie dédicace, ses rêves, ses passions, sa gratitude et son amitié.

Jean d’Ormesson (16 juin 1925-5 décembre 2017)




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