Price

Moi, Daniel Price. Dans un environnement à la Ken Loach (banlieue prolétaire de Chicago au début des années 60, raffinerie omniprésente…), un jeune gars tente de se construire un destin sur fond d’amitiés, d’amours et de filiations distordues. Jusqu’au moment où il comprend que l’invention de soi est un bien autrement plus précieux que n’importe quel destin.

Le récit est signé du Serbo-Américain Steve Tesich, disparu en 1996, et c’est le nouveau directeur du CDN de Lorient, Rodolphe Dana, dont nous suivons depuis des années le travail au sein du collectif Les Possédés, qui en extrait avec bonheur le suc romanesque dans la lignée du vibrant Bullet Park, autre odyssée d’outre-Atlantique que Les Possédés avaient portée sur scène il y a six ans.

Trois axes sur le plateau, à commencer par le dépérissement du père de Daniel, un ouvrier déglingué et cancéreux. Il a une grosseur à la tête, il dit que cette tête n’est plus que « rêves délavés et brisés » alors qu’autrefois, « c’était une cage à oiseaux, propre et nette, avec un rossignol à l’intérieur ». Il en vient même à espérer que son fils ne réussisse pas là où il a échoué.

2e axe, l’amitié façon Georgia -le film d’Arthur Penn- entre Daniel et ses deux potes, Billy, le malingre intello, et Larry, le matamore nihiliste. Ces trois-là s’ennuient comme des rats morts dans un monde où « même les jeunes sauveurs de l’humanité sont au chômage ». Ils vont se perdre de vue, sans même s’en apercevoir. Et puis il y a Rachel dont Daniel tombe amoureux. Fuyante, changeante, aussi déconcertante que peut l’être, parfois, l’altérité au féminin singulier. Elle vit avec son supposé père, un type bizarre qui sent l’inceste à plein nez…

Alors même qu’il a choisi d’universaliser ce récit d’apprentissage (aucune référence au made in America dans la scénographie, plateau métallique et dépouillé, genre salle de gymnase…), Rodolphe Dana en évite tous les clichés grâce à cette fluidité organique qui est la marque de fabrique des Possédés et à laquelle le renouvellement de sa troupe apporte un bonus décisif: l’introverti Antoine Kahan dans le rôle de Daniel, Inès Cassigneul qui joue une Rachel toute en vitalité inquiète, le jeu si tonique de Lionel Lingheser dans la peau de Larry… Théâtre à mains nues, sans larmoiements, propre à faire battre le cœur du spectateur à cent à l’heure. Wajdi Mouawad, surtout en ce moment, devrait s’en inspirer.

Price, de Steve Tesich, mis en scène par Rodolphe Dana au T2G, Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 2 décembre. Coup de projecteur avec le metteur en scène, sur TSFJAZZ (13h30), mardi 28 novembre.




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