La chasse au Polanski est à nouveau ouverte…

« Que ça plaise ou non, les films de Polanski ont marqué l’histoire du cinéma et ils continueront de la marquer pendant longtemps. Il est donc NATUREL que la Cinémathèque française en fasse la rétrospective. » Que rajouter de plus à ce mail si réconfortant signé d’un grand critique et essayiste du 7e art à qui je demandais son sentiment alors que la chasse au Polanski, affaires Weinstein et « Balance ton porc » obligent, est relancée ?

Au cœur de la polémique, cette rétrospective que la Cinémathèque s’apprête à consacrer au réalisateur franco-polonais alors qu’il est accusé pour la 4e fois d’agression sexuelle sur mineure et que la justice américaine réclame son extradition depuis 1978. Ce serait donc un « violeur pédocriminel multi-récidiviste en fuite » que la Cinémathèque va célébrer, a décrété « Osez le féminisme » sans même prendre le soin de rappeler les raisons pour lesquelles Polanski a fui Hollywood ni les dénégations qu’il a opposées à certaines de ses accusatrices. L’association va manifester lundi. Une autre association demande carrément, elle, l’interdiction de la rétrospective.

Consternant lynchage, mise en parallèle indigne avec la couverture des Inrocks sur Bertrand Cantat, comme si la surface médiatique était la même. Quelle sera la prochaine étape, « Mesdames les Censeur.e.s »  tellement fondues d’écriture inclusive ? La destruction de pellicule du Dernier Tango à Paris pour cause de scène de viol controversée ? La Cinémathèque a bien raison de rappeler qu’elle « n’entend se substituer à aucune justice » et que son rôle ne consiste aucunement à « placer qui que ce soit sur un quelconque piédestal moral. »

Si salutaire soit-elle, la mise au point soulève en même temps une pointe de malaise. Publié bien en amont, le catalogue de la rétrospective euphémise brutalement -tant pis pour l’oxymore- les affaires de Roman Polanski en évoquant « la rubrique faits divers » qui l’a poussé à fuir définitivement les studios californiens. Dans le même ordre d’idées, la fin du communiqué de la Cinémathèque sur le thème « nous n’avons rien à débattre » avec ces gens-là (les féministes, celles et ceux pour qui cet aspect du comportement de Polanski relève de l’inacceptable ou du pathétique…) parait bien abrupte.

Il y a pourtant matière à débattre sans pour autant s’acharner. Il y a matière à une rétrospective Polanski d’avantage en phase avec les nouvelles mobilisations qui taraudent notre époque. Un matériel critique approprié pourrait bien nous aider, par exemple à faire le lien entre l’une des œuvres les plus remarquables du cinéma contemporain et la biographie personnelle de son créateur, y compris dans ses aspects les plus controversés. On a déjà évoqué le survivant du ghetto de Cracovie, l’éclosion au forceps dans la Pologne stalinienne, l’emprunte de cette double trajectoire dans une filmographie où le kafkaïen rampe à tous les étages. Mais qu’en est-il de la représentation de la femme dans des films comme Possession ou Tess ? Rien à voir, vraiment, avec « la rubrique fait divers », comme on dit à la Cinémathèque ?

Et le trauma Sharon Tate qui rompt atrocement une période amorcée dans l’épanouissement permissif du Swingin’ London, ne serait-il le moteur d’aucun dérèglement intime dont une écriture cinématographique serait la projection ? La chasse au Polanski, encore une fois, relève d’un néo-maccarthysme insupportable. Le « sanctuariser » n’est pas non plus la meilleure solution.

Rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque Française, à Paris,  du 30 octobre au 25 novembre.




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