Le projet Blumkine

Un volume de la Pléiade ne serait pas de trop pour évoquer la courte vie de Iakov Blumkine, fusillé sur ordre de Staline à l’âge de 29 ans. Gavroche d’Odessa au temps du Potemkine, assassin en 1918 de l’ambassadeur d’Allemagne en Russie, il abandonne le gauchisme et rallie les Soviets après sa rencontre avec Trotsky dont il deviendra le secrétaire…

Sauf que le CV du personnage ne s’arrête pas là. Chef d’état-major en Ukraine, poète avant-gardiste et trafiquant de livres anciens, Blumkine est surtout un bolchevik globe-trotter, homme de main du Kremlin en Iran comme en Mongolie,  à Istanbul mais aussi en Palestine. Il y a chez lui un côté Tintin au Tibet. Il n’est guère étonnant, à-ce-propos, de voir aussi son nom cité dans un projet d’expédition soviétique à Lhassa. À  charge pour Christian Salmon, auteur d’un essai réputé sur le « storytelling », de débroussailler la légende en prenant en compte, pour reprendre les mots d’Adorno,  ce qu’elle comporte de « trous béants » et d’ « intervalles vides et paralysés ».

La première branche à laquelle s’accrocher, c’est Blumkine lui-même qui la livre lorsqu’il écrit: « Coincé entre l’exclusion nationale et l’infortune sociale, j’ai grandi livré à mon propre destin d’enfant ». Sa pauvreté en abscisse, sa judéité en ordonnée… De quoi dessiner « la fonction Blumkine », comme le formule joliment Christian Salmon. Celle qui mène le gamin voleur des rues aux groupes d’autodéfense juifs contre les pogroms, puis à la Révolution comme vecteur de « russité ». Vous avez dit « judéo-bolchévisme » ?

Le tourbillon auquel donne lieu ce récit de vie(s) ne réside pas seulement dans le brio de l’enquête conduite par Christian Salmon alors même que chaque épisode de la saga Blumkine donne lieu à des versions contradictoires.  C’est aussi la bourrasque d’Octobre 17 que l’auteur fait revivre à l’heure où l’on en célèbre le centenaire, comme un autre archipel qui émergerait, précédant celui du  Goulag… Un archipel peuplé de très jeunes gens, des enfants du siècle nés en 1900, comme Blumkine, des héros rimant avec bourreaux, pétris d’idéalisme, d’esprit de sacrifice et d’ardeurs répressives.

Blumkine en est en même temps le reflet curieusement décalé. Son côté aventurier détonne dans la masse et dans l’organisation. Ses amitiés trotskystes abrègent son parcours, mais c’est aussi la trahison d’une femme aimée qui l’amène au peloton. Le « projet Blumkine », décidément, n’a pas fini de court-circuiter les révolutions.

Le projet Blumkine, Christian Salmon (Éditions La Découverte). Coup de projecteur avec l’auteur sur TSFJAZZ, le mercredi 25 octobre (13h30)




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